Le Temps: A l'annonce de votre candidature à la présidence du PS, vous aviez émis le souhait que d'autres intéressés se manifestent. Or vous vous retrouvez seule…

Christiane Brunner: J'aimerai d'abord dire que je suis présidente de la FTMH et que je le resterai pleinement jusqu'à fin octobre. Pour ce qui est de la présidence du PS, ce poste m'intéresse depuis longtemps. La tentation de me présenter était déjà grande au moment du départ de Peter Bodenmann mais cela ne m'arrangeait guère alors car je venais d'être réélue présidente de la FTMH. Etre seule en lice est une situation assez désagréable car cela donne l'impression – c'est du moins ce qui est véhiculé – que personne n'a osé m'affronter. Je pense que si quelqu'un avait eu très envie de se présenter, il l'aurait fait. Du fait de ma seule candidature, le Congrès manquera un peu d'animation. Mais cela peut aussi être un facteur bénéfique en évitant des crispations sur des questions de personnes ou de clans.

– Des collègues de parti vous ont reproché ouvertement d'avoir trop restreint le champ de vos recherches pour ce qui est de la vice-présidence. Combien de gens avez -vous approché?

– Un certain nombre… qu'on ne peut pas qualifier de très restreint. Je me suis même renseignée de manière indirecte sur des gens potentiellement intéressés que je ne connaissais pas personnellement. Au cours de ces entretiens, j'ai expliqué clairement que j'entendais former une véritable équipe avec les vice-présidents, que la fonction serait plus lourde que par le passé où elle consistait essentiellement à suppléer la présidence. Beaucoup de personnalités intéressantes ont décliné car elles ne souhaitaient pas s'investir autant.

– Il semble quand même que vous ayiez renoncé à contacter des personnes dont on pouvait raisonnablement supposer qu'elles auraient un intérêt comme Simonetta Sommaruga…

– Cela n'est pas tout à fait vrai. J'ai eu des entretiens avec elle. Je crois qu'elle a pris sa décision aussi en considérant ses activités actuelles ou sa carrière future.

– Pourquoi Christine Goll et Hans-Jürg Fehr ont-ils retenu votre attention pour les vice-présidences?

– Je suis entrée au Conseil national en même temps que Christine Goll. J'ai pu me rendre compte de son engagement et de sa manière de travailler extrêmement organisée et sérieuse. J'apprécie aussi beaucoup chez elle son respect des opinions d'autrui. Nous n'avons de loin pas toujours eu les mêmes idées. Elle était par exemple opposée à l'EEE, sujet qui me tenait particulièrement à cœur. Cela ne nous a pas empêchés de continuer à collaborer et à nous soutenir mutuellement. Quand à Hans-Jürg Fehr, c'est un social-démocrate de conviction qui m'a impressionné par la clarté de ses idées. Il amène toute une palette de connaissances théoriques que je n'ai pas en matière de management, de gestion et de communication. C'est quelqu'un d'extrêmement ouvert et riche et de compétent sur des questions économiques et de fiscalité. Il peut amener une belle complémentarité.

– Faut-il considérer ce trio comme un véritable ticket? Vous imaginez-vous travailler avec d'autres vice-présidents au cas où des candidatures supplémentaires devaient encore surgir?

– Je ne me présente pas en ticket fermé. Pour Hans-Jürg Fehr et Christine Goll, il était clair dès le départ que nous ne formerions pas nécessairement un team tous ensemble. Cette configuration à trois a pris forme pour des raisons de disponibilité et d'alchimie personnelle. Mais je m'imagine pouvoir travailler avec plein d'autres personnalités du parti. Je ne vois pas très bien avec qui j'aurais des problèmes.

– Avec le recul, comment analysez- vous la crise qu'a traversée le PS: était-elle liée à la seule personnalité d'Ursula Koch, à des questions de structures ou traduisait-elle un certain désarroi idéologique au PS?

– Je ne crois pas. Il y aurait eu des discussions internes intenses à mener sur des questions de ligne, ce qui n'a pas été fait. Le débat a été occulté et retardé par des problèmes pas seulement liés à Mme Koch mais à la configuration des personnes en présence. Il aurait fallu mettre en place un débat structuré sur la mondialisation. Pouvons-nous nous y opposer – ce que je ne crois pas – ou nous faut-il prendre un thème après l'autre et tenter de définir de cas en cas comment se battre contre ses méfaits? Idem pour le service public. Une discussion sectorielle (Poste, Swisscom, CFF, etc.) sur les aménagements souhaitables par rapport à une ligne générale sur le service public me semble nécessaire plutôt que de nous perdre dans une confrontation trop générale.

– Que ce soit par rapport à la mondialisation ou au service public, on sent au PS une question non réglée qui est celle de la validité de la lecture marxiste. Le rôle du PS reste-t-il de «rompre avec le capitalisme» comme cela est toujours inscrit dans son programme?

– Je n'ai jamais été guidée par l'idéologie, ni par le marxisme, mais par le pragmatisme. Je ne suis pas entrée au PS parce que je croyais qu'il fallait rompre avec le capitalisme et j'ai toujours trouvé que la politique de notre parti était juste, indispensable. L'économie de marché est importante, tout comme les correcteurs de l'économie de marché. Le PS ne peut pas simplement dire que la politique économique, c'est l'affaire des autres. C'est important pour le bien-être en général, pour les emplois et le financement des assurances sociales. Avec une croissance correcte, les problèmes financiers disparaissent.

– Finalement, vous avez une position idéologiquement proche de la droite en partant du principe qu'il faut de la croissance pour permettre une politique sociale et non l'inverse…

– Je ne suis pas sûr que la droite soit intéressée à mener une politique sociale mais je suis convaincue que la croissance est indispensable. Cela dit, une économie qui marche doit reposer sur une politique économique et monétaire active, ce que nous n'avons justement pas eu ces dernières années. Si on compare notre croissance à celle des pays environnants, notre politique économique – dont on attribue les «mérites» à la droite – doit être qualifiée de catastrophe. A la différence de la droite, je trouve aussi que la croissance doit être qualitative, qu'elle respecte des impératifs environnementaux.

– N'y a-t-il pas un malaise au PS par rapport à ce qui se fait ailleurs en Europe sous la houlette de gouvernements sociaux – démocrates?

– Les recettes de Schröder ou Blair ne sont pas transposables en Suisse. Nous devons progresser à travers un débat d'idées propre pour trouver des solutions adaptées. On ne peut pas simplement recopier. Pour ce qui est par exemple des baisses d'impôts qui sont proposées en Allemagne et en France, je comprends que dans une période de reprise on y cherche à s'attirer les grâces d'une partie de l'électorat avec des propositions de ce type. Mais il faut considérer de quel niveau on part. Les conditions en matière fiscale ne sont absolument pas les mêmes en Suisse qu'en Allemagne, en France ou en Angleterre. Idem pour les prestations sociales.

– L'idée qu'une partie des fruits de la croissance passe en baisse d'impôts vous paraît inacceptable a priori?

– J'ai l'impression que des cadeaux fiscaux répondant à des logiques «clientélistes» vont se multiplier d'ici aux élections fédérales de 2003. A mon sens, il ne faut pas envisager le problème sous l'angle purement fiscal. La question est de savoir ce qu'on a dans le porte-monnaie et ce qu'on veut en faire. Cette dernière décennie, la fracture sociale a augmenté. Nous sommes un des seuls pays de l'OCDE où il n'y a pas eu d'augmentations de salaires réels pendant presque dix ans. Répartir les fruits de la croissance passe donc déjà par une politique salariale différente. Et relever les allocations familiales ou assurer les rentes AVS me semble actuellement au moins aussi important que de baisser les impôts. Ces mesures ont plus d'effet sur la situation individuelle que des cadeaux fiscaux.

– Dans cette période de bouleversements, la gauche est-elle toujours au clair sur les catégories de personnes pour lesquelles elle doit se battre?

– Le PS s'engage pour les plus défavorisés, ceux qui gagnent le moins, les familles avec enfants qui tirent la langue actuellement ou encore les locataires. Pour ce qui est des consommateurs, j'ai été un peu étonné des déclarations affirmant que je défendrais les travailleurs à leur détriment. Les choses sont plus compliquées. Je me bats pour les taxes énergétiques car je suis convaincue de leur apport en matière de renouvellement industriel et de leur intérêt écologique, bien que cela s'oppose à l'intérêt des consommateurs du point de vue de leur porte-monnaie. Ce type de conflits d'intérêts est inévitable et ils nous contraignent dans chaque cas à voir les choses globalement. Le PS ne peut pas se borner à dire qu'il défend tels groupes de personnes, d'autant que ceux – ci s'enchevêtrent.

– Comment sentez-vous l'évolution du rapport de force droite-gauche et qu'en déduisez-vous pour l'avenir de la formule magique?

– Au Conseil des Etats où je siège, je perçois un glissement très à droite du Parti radical, mais aussi du PDC, suscité par le souci de récupérer l'électorat que leur a grignoté l'UDC. Ce raidissement est évident en matière d'immigration, d'asile ou sur les assurances sociales. Au Conseil fédéral, cette évolution est moins directement perceptible. Si la ligne majoritaire de l'UDC devait s'y imposer, il ne sera plus possible de trouver des compromis. Un radical de plus au gouvernement est imaginable bien que la formation d'une coalition avec le PRD et le PDC me semble délicate pour l'heure. Je n'ai pas l'impression que l'on réussirait à mettre sur pied un programme de coalition minimale susceptible d'être soutenu par le parlement. Il faudra voir à quel moment M. Ogi se retire et dans quel contexte. En l'état, la participation des socialistes au gouvernement me paraît indispensable. Elle permet à nos deux représentants d'influencer un nombre considérable de dossiers en matière de politique familiale, de santé, d'assurances sociales ou de transports.

– Dans quelle mesure l'adhésion à l'UE est-elle un combat prioritaire du PS?

– La politique d'ouverture est un noyau essentiel du PS. Notre ligne claire et cohérente sur la question est aussi une réponse à la mondialisation. Avec les bilatérales, on a intégré tout le volet économique de l'UE et rien de son acquis social. Le PS doit trouver la force de remettre la question de l'adhésion en mouvement. Il nous faut éviter pour cela d'entrer dans les schémas des partis de droite qui ne savent plus ou ils en sont. L'initiative «Oui à l'Europe» doit être soumise en votation, en dépit du risque de défaite. La campagne permettra de relancer le débat et contraindra les «zigzageurs» qui affirment qu'il est trop tôt de clarifier leur position.

– En termes électoraux, le PS pèse un peu plus de 22%. Son maximum historique se situe aux alentours de 28%. Ce niveau vous semble-t-il accessible à nouveau dans le futur, si ce n'est en 2003, en tout cas en 2007?

– Notre ambition doit être de redevenir clairement le plus grand parti suisse. En 1999, nous l'étions restés par les poils. Notre potentiel maximum doit effectivement se situer aux alentours du seuil que vous mentionnez. Je ne vois en tout cas pas le PS réunir plus du tiers des électeurs.

– Dans quelle mesure la réforme des structures en cours vous tient-elle à cœur?

– Vous savez, j'avais participé à l'élaboration des propositions qui seront soumises au Congrès un peu par hasard. Je crois qu'il y a des améliorations importantes à apporter mais ce n'est qu'un instrument qui ne sera pas en soit décisif pour la réussite de ma présidence.

– Concernant le poste-clé de secrétaire général, la succession ressemble encore à une bouteille à encre…

– La volonté du comité de réforme des structures était de marquer une différence entre la présidence, le comité directeur et le secrétariat général en changeant d'instance élective. Le secrétaire général devrait nouvellement être élu par l'assemblée des délégués. En fait c'est un peu égal à mon sens. Par contre, procéder à l'élection d'un nouveau secrétaire général au prochain Congrès me paraît prématuré dans la mesure où il est souhaitable que ce soit la nouvelle équipe présidentielle qui prépare les décisions, quelle que soit ensuite l'instance de ratification. On s'achemine donc vers la mise en place d'un secrétaire général ad intérim à partir du Congrès.

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