Opinions

Eclairage. Dix ans après, ce qui reste de l'affaire Kopp, c'est surtout le décor

Il y a tout juste dix ans, la première conseillère fédérale de l'histoire suisse quittait honteusement le Palais fédéral en pleine tempête médiatique. Des soupçons soulevés à l'époque, les enquêtes judiciaires et disciplinaires n'ont pas confirmé grand-chose. Mais le scandale était bien réel…

C'est peut-être à mettre au compte des hasards du destin. La première femme à avoir jamais présidé la Confédération entre en fonction dix ans exactement après le départ, en pleine tempête médiatique, de la première conseillère fédérale de l'histoire. Que reste-t-il aujourd'hui de ce scandale qui a ébranlé la Suisse? Faut-il, comme le réclamait la Weltwoche au début décembre, réhabiliter Elisabeth Kopp, victime présumée de l'acharnement médiatique, de la lâcheté politicienne et du machisme général? Ou peut-on confirmer la gravité politique de l'affaire malgré une quasi-absence de sanction judiciaire? Une chose est sûre: la perspective a changé. Le fameux téléphone de la conseil-lère fédérale à son mari, qui a constitué le cœur de l'affaire, s'efface. A dix ans de distance, c'est plutôt dans la toile de fond du scandale qu'apparaissent ses principales révélations.

C'est sur ce décor que le drame s'ouvre au début septembre 1988 avec un article de 24 heures. Le quotidien vaudois se fait l'écho d'une enquête menée en Suisse par la télévision turque sur un trafic d'or et de devises qui va du grand bazar d'Istanbul à la société zurichoise Shakarco, dont la cousine, Shakarchi trading AG va accéder à une gloire aussi universelle que douteuse dans les semaines à venir. A ce moment, Hans-W. Kopp, encore avocat d'affaires à Zurich, occupe le siège de vice-président au conseil d'administration de Shakarchi trading.

Le scandale vient du Tessin

Shakarchi trading apparaît également, mais seuls quelques initiés le savent alors, en marge d'une enquête ultrasecrète menée par le Ministère public tessinois en liaison, notamment, avec le Ministère public de la Confédération. Dans le collimateur de cette enquête, deux changeurs libanais, les frères Jean et Barkev Magharian sont soupçonnés d'avoir recyclé 1,5 milliard d'argent de la drogue. La Shakarchi trading faisait partie, parmi d'autres sociétés financières, de leurs relations d'affaires. Courant octobre, le dossier de la «Lebanon connection» passe dans les mains d'une juriste de l'Office fédéral de la Justice qui se trouve être une amie proche de la collaboratrice personnelle d'Elisabeth Kopp, Katharina Schoop. Mise au courant, cette dernière informe la conseillère fédérale de la situation délicate dans laquelle se trouve son mari sans, c'est du moins ce que retiendront un an plus tard les juges de la Cour pénale fédérale, lui préciser que sa source est interne à l'administration. On est le 27 octobre 1988. Elisabeth Kopp demande à sa collaboratrice d'avertir son mari. Cela se fait en deux temps: un appel de la conseillère fédérale au bureau de l'avocat. Puis un appel de ce dernier à Katharina Schoop, qui lui détaille l'information. Le même jour, prétextant un surcroît de travail, Hans Kopp quitte le conseil de Shakarchi trading.

Accusations en tout genre

Il était temps. Le 4 novembre, le Tages Anzeiger révèle l'existence de l'enquête sur les frères Magharian et les liens de ces derniers avec la Shakarchi trading. L'information est largement reprise en Suisse et à l'étranger et l'idée apparaît que la conseillère fédérale pourrait bien ne pas survivre aux frasques de son mari. C'est, on le sait, la révélation des conversations téléphoniques du 27 octobre qui précipitera sa chute. Le 9 décembre, alors que les investigations journalistiques se multiplient sur le passé de Hans Kopp et sur les relations d'affaire de la Shakarchi trading, Le Matin annonce qu'une enquête est en cours au Département de justice et police sur une fuite dont aurait bénéficié le mari de la conseillère fédérale. Cette dernière se voit demander des explications par ses collègues et reconnaît avoir averti son mari. 0n est un vendredi. Le lundi suivant, Elisabeth Kopp annonce qu'elle se retirera à la fin février 1989. Le 11 janvier, elle doit accélérer son départ: le juge Hans Hungerbühler, nommé procureur ad hoc pour enquêter sur l'affaire, demande la levée de son immunité. Elle partira le 12 janvier, un mois et quatre jours après une tiède élection à la vice-présidence de la Confédération.

La tempête médiatique qui l'a emportée ne s'arrête pas avec son départ. Les révélations qui se déversent alors sur un public abasourdi ont leur source dans le dossier de la Lebanon connection et dans quelques autres aussi peu reluisants. On apprend à connaître les noms imprononçables de trafiquants de drogue en provenance du Moyen-Orient qui ont séjourné impunément dans les bureaux les plus sélects de la Bahnhofstrasse malgré les mandats d'arrêt internationaux et dont l'argent s'est déversé librement dans des sociétés financières qui, comme Shakarchi trading, ont pignon sur rue. Des juges étrangers accusent leurs confrères suisses, parlant de commissions rogatoires restées sans réponse, de trafiquants réfugiés dans notre pays. Des complaisances en tout genre sont évoquées. Le Ministère public de la Confédération est même accusé d'avoir directement protégé deux trafiquants turcs…

Une fois l'émotion retombée, il ne restera pas grand-chose de ces soupçons. Poussé à la démission au début février 1989, le procureur de la Confédération Rudolf Gerber sera blanchi au terme de deux enquêtes internes de toute accusation proprement disciplinaire. En février 1990, traduite devant la Cour pénale fédérale pour violation de son secret de fonction, Elisabeth Kopp est acquittée. En septembre de la même année, c'est une condamnation qui conclut le procès des frères Magharian. Mais une condamnation limitée: elle porte sur 32 millions de dollars et non sur le milliard et demi évoqué au début. En outre, l'argent dont l'origine mafieuse a pu être établie provenait des Etats-Unis. Il n'avait aucun rapport direct avec le trafic de devises en provenance du Moyen-Orient pour lequel le chemin des deux courtiers libanais avait croisé celui de la Shakarchi trading. La justice zurichoise attend mars 1990 pour ouvrir sur cette dernière une enquête qui se conclut sans inculpation en juin 1991. Et si Hans-W. Kopp est finalement condamné à un an de prison avec sursis pour différents délits contre le patrimoine, c'est dans un contexte entièrement distinct: la faillite de la société Trans-KB qu'il présidait.

En conclure que l'affaire Kopp ne reposait que sur un peu de vent et beaucoup d'exagération relèverait toutefois d'une grave myopie. Le scandale, si par scandale on entend l'indignation suscitée par un spectacle moralement choquant, était bien réel. Et la Suisse bananière dont la révélation a constitué le choc principal de ce tremblement de terre n'était pas un mythe. Le procès des frères Magharian a permis au public de la contempler sous un jour particulièrement cru. Courtiers traversant les frontières avec des valises de billets anonymes, grandes banques peu regardantes sur l'origine des fonds qu'elles manipulaient, sociétés spécialisées dans l'exportation illicite de capitaux et la fabrication de fausses factures, tout cela n'était pas nouveau. Mais on ne pouvait plus, à partir de 1989, se cacher que cette infrastructure grise était de plus en plus contaminée par l'argent noir de trafiquants de drogue, dont, c'est une autre ironie de l'histoire, plusieurs sont enfin «tombés» ces dernières semaines en Turquie après des années d'impunité.

Un choc salutaire

Ces réseaux travaillaient en toute légalité et c'est une première explication de l'issue des enquêtes judiciaires ouvertes dans la foulée de l'affaire Kopp. Seule une accointance durable et délibérée avec le trafic de drogue pouvait transformer un innocent trafic financier en recyclage d'argent punissable en vertu de la loi fédérale sur les stupéfiants. Plus que de complaisances individuelles, il était donc question de législation et d'état d'esprit. La réaction s'amorçait dès avant l'affaire Kopp. La conseillère fédérale elle-même avait mis en chantier un projet de loi punissant le blanchissage d'argent. Ici ou là des magistrats ou des fonctionnaires s'impatientaient de leur impuissance et leur impatience explique en partie l'abondance des révélations journalistiques sur les affaires en cours. Mais les résistances demeuraient importantes.

En étalant la situation au grand jour et en démontrant sa capacité de nuisance politique, l'affaire Kopp a enfoncé ces résistances. Cet effet était si perceptible que certains ont attribué les fuites mettant en cause la Shakarchi trading à la DEA (Drug enforcement administration) américaine, lasse de ne pas pouvoir compter sur une collaboration efficace de la Suisse. Les articles 305 bis et 305 ter punissant le blanchissage d'argent ont été adoptés en 1989 encore. Depuis, l'arsenal législatif de contrôle des marchés financiers a été renforcé à plusieurs reprises dans un climat moralisé où les réticences fondées sur la capacité de concurrence de la place financière helvétique trouvent peu d'écho. Les juges sont de plus en plus nombreux à s'engager, comme leurs confrères tessinois des années 80, dans une collaboration internationale visant les formes plus sophistiquées de criminalité: grands trafics, corruption, etc. Si imparfaite que soit encore la résistance qu'elle est en mesure d'opposer à l'infiltration mafieuse, la Suisse a changé. Elle aurait sans doute changé de toute façon. Mais il est permis de penser que le choc constitué par le Koppgate l'a fait changer plus radicalement et plus rapidement. Et ce n'est qu'une retombée parmi d'autres. La commission parlementaire d'enquête mise sur pied dès fin janvier 1989 allait ouvrir bien d'autres boîtes de Pandore…

Demain: les découvertes de la Commission parlementaire d'enquête.

Publicité