Sur le petit théâtre, le soldat israélien n'en finit plus de recevoir des coups avant d'être lancé en l'air, cul par-dessus tête. Une cinquantaine d'enfants hurlent de plaisir et de frayeur. La figurine du héros, coiffée d'un keffieh palestinien, arrache alors tous les drapeaux israéliens plantés dans les murailles de la Vieille-Ville de Jérusalem et les remplace par des emblèmes palestiniens. Entraînés par leurs institutrices, les enfants, âgés de 3 à 7 ans, se mettent à scander à pleins poumons: «Al-Quds, Al-Quds (Jérusalem).» Majestueux, le Dôme du Rocher trône au milieu de la scène. La Ville sainte, débarrassée de toute présence juive, est redevenue arabe. Rideau.

Ce genre de scènes, de plus en plus courantes en Cisjordanie et à Gaza, horrifie les Israéliens. Perçues comme des appels au meurtre des Juifs, elles seraient la preuve que les Palestiniens n'ont en réalité jamais envisagé d'accepter leur présence, et encore moins de conclure la paix avec eux. Mais dans le camp de réfugiés de Dheisheh, qui accueille ce spectacle de marionnettes, on écarte l'argument d'un revers de la main. «Nous avons essayé de leur montrer des choses plus gaies, plus légères, assure Ziad Abbas, responsable des activités pour la jeunesse. Mais vous vous imaginez ce que ces enfants endurent toute la journée? On ne peut les intéresser qu'en leur parlant de leur réalité.»

Onze mille personnes s'entassent dans ce camp, le plus grand de Bethléem, dont plus de la moitié ont moins de 16 ans. «Héros» éphémères du début de l'Intifada, les chebab (jeunes hommes) sont aujourd'hui aussi abattus que le reste de la population. Mais l'insurrection, qui est en train de transformer de fond en comble la société palestinienne, a surtout donné à ces jeunes une place à part, tout à fait particulière. En six mois, selon les chiffres de l'Autorité palestinienne, près de 150 enfants ou adolescents sont morts dans les confrontations avec l'armée ou lors de «bourdes» de Tsahal. Des milliers d'autres porteront peut-être toute la vie les séquelles des blessures récoltées face aux soldats israéliens.

«C'est une génération incroyablement radicale, constate Ziad Abbas. Les chebab nous voient comme la génération de l'échec. Et c'est vrai que nous, leurs parents, n'avons servi à rien, que nous avons tout manqué. Aujourd'hui, non seulement ils n'acceptent aucun ordre de notre part, mais souvent nous n'osons même pas les regarder dans les yeux.»

Exposés la journée entière aux images guerrières de la télévision palestinienne, les chebab n'en finissent pas de cultiver le mythe du chahid, ce «martyr» qui est assuré, par la justesse de sa cause, de bénéficier d'un aller simple pour le ciel. Chaque famille qui compte un chahid dans ses rangs reçoit une «allocation» fournie par le régime irakien de Saddam Hussein. Mais dans le même temps, la violence de la répression israélienne les retient de monter aux barricades aussi souvent qu'au début de l'Intifada. Le résultat: un concentré explosif d'agressivité qui cherche toutes les voies possibles pour se libérer.

Face à un Yasser Arafat et une Autorité palestinienne qui semblent prêts à laisser régner le chaos, chacun «choisit son propre chemin pour se battre», dit un instituteur du camp, qui donne ses leçons devant une classe de cinquante élèves. «Ils ne voient pour eux aucun avenir et ne savent pas à quoi bon continuer d'étudier.» Plusieurs d'entre eux, d'ailleurs ne viennent plus à l'école.

«Nous avons identifié les 70 leaders du camp et passé un marché avec eux, enchaîne Ziad. Pour eux, il y a interdiction absolue d'aller lancer des pierres. Nous avons quelques ordinateurs, qu'ils peuvent utiliser. Mais comment voulez-vous qu'on contrôle les 6000 autres?» Les soldats israéliens sont postés dans le village voisin d'El Khader, à la périphérie de Bethléem, afin de contrôler une route utilisée par les colons. Un combat contre eux coûte un shekel: le prix d'un billet d'autobus.

Parfois, la seule présence de cette jeunesse révoltée empêche les plus âgés d'entreprendre des actions plus pacifiques. «Nous voulions organiser une grande marche vers nos villages, dit le responsable de la jeunesse, en faisant référence aux maisons que les réfugiés ont quittées lors de la guerre d'indépendance d'Israël, il y a un demi-siècle. Mais nous avons renoncé à cause des chebab. Ç'aurait dégénéré en bain de sang.» Mi-craints mi-respectés par leurs aînés, les chebab se moulent dans le rôle que les médias officiels, leurs copains, ou eux-mêmes se sont attribué et que les moyens disproportionnés utilisés par l'armée ne font que rendre plus évident. Parfois, passant sans transition de l'école aux «clashes» avec les soldats, ils laissent accrochés à leur sac à dos un petit ourson en peluche, comme un indice qui seul permet de rappeler leur âge. Souvent, ces jeunes mouillent leurs draps la nuit, laissant ainsi échapper leur effroi. Affaire de génération, l'arrivée de ces chebab est aussi une affaire de classe sociale, bien qu'hors des camps de réfugiés, certains jeunes plus aisés cherchent des moyens de «participer à la lutte» forçant leurs parents à passer, eux aussi, des «contrats» avec eux. Comme Salwa, la mère d'un adolescent de Jérusalem-Est: «Marwan trépignait, nous sentions qu'il était impossible de le tenir. Nous lui avons acheté un téléphone portable et permis de participer à certaines actions, à condition qu'il ne se mêle pas trop à la violence.» Un jour, le téléphone portable ne répondit plus. Mais Marwan n'était que légèrement blessé. «Les voisins lui ont amené des friandises et l'ont fêté comme un héros. Finalement, c'est cela qu'il recherchait: qu'on reconnaisse qu'il avait fait sa part.» Depuis lors, Marwan s'est remis à ses études.

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