Eclairage. Entre Grèce et Turquie la diplomatie du tremblement de terre

Après le réchauffement dû aux séismes de 1999, les relations gréco-turques s'étaient refroidies. La visite de Georges Papandréou à Ankara amorce-t-elle un tournant?Reportage à Istanbul, Athènes, Nicosie et Xanthi, en Thrac.

«Qu'on en finisse avec ces querelles!» demandait le quotidien turc Sabah à la veille de l'arrivée, aujourd'hui vendredi, du ministre grec des Affaires étrangères à Ankara. La tournée de Georges Papandréou s'inscrit dans le cadre du réchauffement entre les deux pays entamé en 1999 et qui semblait battre de l'aile depuis plusieurs mois.

Le différend gréco-turc? «De simples disputes» relativisent certains, «de vrais problèmes de fond» assurent les autres. On ne referme pas facilement des plaies entretenues par un nationalisme tapageur des deux côtés de l'Egée, où les coups de menton militaristes peuvent vite dégénérer tant la suspicion reste importante.

Il n'existe probablement pas de meilleur symbole des relations gréco-turques que ce pont sur le fleuve Evros (Meriç en turc), seule frontière terrestre entre les deux pays. Jusqu'à son exacte moitié, les bordures de trottoir, les guérites des soldats et le parapet de l'ouvrage ont été peints en bleu et blanc, couleurs grecques. Au-delà, le même parapet les mêmes trottoirs et des guérites similaires arborent le rouge et le blanc des couleurs turques. Les peintures sont méticuleusement entretenues, chacun ayant à cœur de parfaitement marquer son territoire.

Passé la frontière en venant de Turquie, on n'a pourtant pas l'impression d'avoir changé de pays. Depuis l'Evros et pendant une bonne centaine de kilomètres, la plupart des villages de Grèce sont turcs. «Musulmans!», corrige-t-on immédiatement côté grec. Officiellement en effet, il ne s'agit jamais que de citoyens grecs de confession musulmane et surtout pas de Turcs. Combien sont-ils? Là aussi le chiffre est polémique. «Il y a 150 000 Turcs en Thrace dont 20 000 qui travaillent régulièrement dans d'autres pays d'Europe», affirme-t-on côté turc. «Il y a 110 000 citoyens grecs de confession musulmane et tous ne sont pas Turcs: il y a 30 000 Pomaks qui parlent une langue slave et 20 000 gitans» se dépêche-t-on de corriger côté grec.

La minorité de Thrace est l'un des vestiges de l'effondrement de l'eEmpire ottoman. Par le traité de Lausanne (1923), Grèce et Turquie ont fixé leurs frontières et défini le statut de leurs minorités. Dans le même temps, les deux pays procédèrent à un échange massif de populations: 1 400 000 chrétiens d'Anatolie furent expulsés vers la Grèce et 400 000 musulmans d'Europe chassés sur la Turquie. Exceptions à ce nettoyage ethnique avant la lettre: environ 100 000 Grecs orthodoxes restèrent à Istanbul et 130 000 Turcs musulmans en Thrace.

Mais le substrat idéologique des années 20 a longtemps perduré. Les derniers Grecs d'Istanbul ont été expulsés dans les années 50 et 60, quant aux Turcs de Thrace, la loi grecque prévoyait jusqu'à récemment une déchéance de leur citoyenneté s'ils s'établissaient à l'étranger plus de quelques mois. Des étudiants partis à Istanbul ou ailleurs ont ainsi été déchus.

Ce texte a finalement été abrogé et depuis 1996 un quota d'étudiants «minoritaires» est même admis dans les universités grecques. L'homme qui est à l'origine de cette disposition est aujourd'hui en charge de la diplomatie de son pays. Georges Papandréou est d'ailleurs considéré – au même titre que son homologue turc Ismaïl Cem – comme l'artisan du rapprochement gréco-turc.

Entamé au début de l'été 1999, celui-ci a reçu un coup d'accélérateur avec l'élan de sympathie des populations suite aux séismes d'Izmit et d'Athènes en août et septembre 1999. «Il y a une diplomatie des peuples à l'œuvre», analyse le ministre des Affaires étrangères grec: «65% des Grecs soutiennent [notre] politique extérieure et c'est la même chose en Turquie.» Point d'orgue de la réconciliation en cours: en décembre 1999, Athènes lève son veto et l'Union européenne admet la Turquie dans le rang des candidats à l'intégration.

Durant l'année 2000, dix accords bilatéraux ont été conclus, le nombre de touristes a triplé et les échanges commerciaux ont été multipliés par deux. Mais les problèmes fondamentaux demeurent. «Nous procédons lentement mais l'idée est d'établir un processus plus stable que par le passé», explique Georges Papandréou. Une politique des petits pas qui n'est pas tout à fait du goût des Turcs.

Lorsque l'UE a accepté la candidature turque, elle a enjoint Ankara et Athènes de régler leurs différends d'ici à 2004, sinon ceux-ci seront tranchés par la Cour internationale de justice (CIJ) de La Haye. Il s'agit d'un moyen terme entre la position turque qui entend négocier en bilatéral toute une série de points (eaux territoriales, statut des îles, espace aérien, droits de forage offshore, etc.) et celle des Grecs qui veulent limiter la discussion à la seule définition de la souveraineté du plateau continental égéen, celle-ci devant être tranchée par la CIJ selon Athènes.

Du point de vue d'Ankara, la politique des petits pas relève donc de la manœuvre dilatoire, mais lorsqu'ils tentent de redresser la barre, les Turcs ne font pas non plus dans la finesse. A l'automne 2000, l'état-major turc ordonnait ainsi à ses chasseurs d'intercepter des appareils grecs au cours de manœuvres communes sous l'égide de l'OTAN. Motif: les Grecs avaient survolé une de leurs îles qui, selon la Turquie, devrait être démilitarisée. Depuis, les relations s'étaient à nouveau rafraîchies.

Georges Papandréou entend aujourd'hui poursuivre sa prudente politique en abordant des sujets réputés «mineurs». Mais il est une épine dans les relations entre les deux pays qu'il ne manquera pas de soulever: Chypre. «Il faudrait démilitariser l'île, faire de Chypre un exemple de coopération» demande-t-il. Sur ce sujet comme dans l'île, les Turcs refusent pour le moment de bouger.

Des murs grêlés par la mitraille, des façades borgnes, des chevaux de frise, des mines: un no man's land urbain de quelques centaines de mètres où s'épient des ombres en uniformes. La «ligne verte» qui sépare Nicosie en deux est l'ultime ligne de front d'Europe. Au nord, l'armée d'Ankara dispose d'une force de 30 000 hommes; au sud les forces chypriotes grecques font bonne garde. Les adversaires sont tous candidats à l'intégration européenne ce qui, espère-t-on à Bruxelles, devrait aider à résoudre le conflit. A Nicosie on en est beaucoup moins sûr.

En juillet 1974, la junte militaire d'Athènes, dont le pouvoir déliquescent n'est plus que l'ombre de lui-même, tente un ultime coup de poker: elle fomente un coup d'Etat à Nicosie pour tenter de réaliser un vieux rêve irrédentiste en rattachant l'île à la Grèce. L'armée turque intervient et pousse son avantage jusqu'à occuper le tiers nord de l'île. Depuis, les choses sont restées en l'état. Au nord, une «République turque de Chypre Nord» autoproclamée (RTCN) que seule Ankara a reconnu. Au sud, les Chypriotes grecs, reconnus internationalement comme République de Chypre, ont entamé les négociations d'adhésion à l'Union européenne en 1998.

Les pourparlers qui visent à réunir l'île, sont au point mort. En janvier, les Turcs ont claqué la porte des négociations sous l'égide de l'ONU. Ils s'opposent à ce que les Chypriotes grecs puissent se rétablir au nord de l'île et n'ont de cesse de réclamer la reconnaissance de leur RTCN. Une attitude qui n'apparaît guère cohérente avec la candidature européenne d'Ankara. Le projet politique de l'UE reste basé sur l'abolition des frontières mais à Chypre, la Turquie semble vouloir en rajouter.

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