Son histoire, largement méconnue, méritait un coup de chapeau. Le livre que deux journalistes allemands lui consacrent* a valeur d'hommage posthume. Franz-Rudolf von Weiss, consul général de Suisse à Cologne de 1937 à 1949, fut un diplomate peu ordinaire. Observateur critique de la montée du national-socialisme en Allemagne, il dérangea la Berne fédérale qui craignait de froisser Hitler. Tandis que son supérieur, le «ministre plénipotentiaire» de la légation suisse à Berlin Hans Frölicher, niait les crimes nazis, von Weiss les dénonçait dans ses rapports circonstanciés et empreints d'humanité.

«Le consulat de Suisse à Cologne fut pour ainsi dire une forteresse pendant et juste après la guerre», écrivent Markus Schmitz et Bernd Haunfelder. En aurait-il été ainsi sans «l'obstination et le courage» de Franz-Rudolf von Weiss? Sous le national-socialisme, la majorité des diplomates étrangers avaient quitté l'Allemagne. Après 1945, sous l'occupation, les Alliés ne toléraient pas de diplomates étrangers sur le territoire allemand. Se prévalant de la neutralité de la Confédération helvétique, le consul put faire une exception et rester à son poste. Sous le déluge des bombes puis dans les ruines de Cologne ravagée, il rapporta méticuleusement, dans des centaines de notes diplomatiques, les convulsions de l'Allemagne puis sa sortie de crise.

Novembre 1938. De passage à Berlin, Franz-Rudolf von Weiss est témoin du «nettoyage» du quartier juif par la Gestapo. De retour à Cologne, il constate le même spectacle désolant. Le consul consigne aussitôt ses observations. Son rapport, en date du 12-13 novembre, est adressé à «Monsieur le ministre Frölicher». Le consul décrit «les actions systématiques» menées par les SS contre des membres et des biens de la communauté juive. Des dizaines de commerces et d'appartements ont été mis à sac puis incendiés dans la métropole rhénane. Les synagogues ont été incendiées ou démolies aux explosifs. Des juifs visés parce qu'ils étaient fortunés ont été arrêtés et emmenés. Le diplomate, se fondant sur des témoins «de grande confiance», ajoute que les dégâts sont pires encore à Düsseldorf et à Duisburg: «On a jeté des juifs à la rue par les fenêtres des appartements; trois juifs sont morts sur la rue.» Il conclut, sans ambiguïté: «Ces actions inhumaines contre les juifs ont été exécutées par les SS conformément à une planification et à des ordres donnés à un niveau supérieur.»

Hans Frölicher fait suivre à Berne le rapport de von Weiss, mais il l'assortit de commentaires désobligeants. Le consul exagérerait; il dramatiserait une situation en s'en faisant l'écho dans l'urgence. Le diplomate de Berlin ne relate que les attaques commises dans sa ville contre des «juifs suisses». Il tait les rafles et les incendies contre les synagogues. Les divergences entre les deux diplomates ne freineront jamais von Weiss. Tandis que Frölicher joue à l'autruche puis délaisse Berlin quand la ville est prise sous les bombes, von Weiss continuera à dénoncer depuis Cologne les crimes des nazis parvenus à sa connaissance: la pratique cruelle de l'euthanasie contres les handicapés mentaux (rapport du 30 décembre 1940); la déportation des juifs dans les camps (rapport du 12 novembre 1941); les traitements dégradants infligés aux prisonniers de guerre soviétiques dans les geôles allemandes (hiver 1941).

Franz-Rudolf von Weiss ne se destinait pas à la carrière diplomatique. Né le 18 juillet 1885 dans une famille vaudoise protestante et aisée, François-Rodolphe grandit près de La Tour-de-Peilz. Sa maturité scientifique en poche, il se rend à Bonn pour parfaire ses connaissances en allemand et étudier la géodésie. Mais un étranger était interdit de pratiquer le métier de géomètre en Allemagne. Le Vaudois postule alors, un peu par hasard, pour une place aux Affaires étrangères à Berne. Bien qu'il n'ait pas les qualifications académiques requises, il est engagé en 1912, et envoyé à Berlin cinq ans plus tard. En 1920, Berne le déplace à Cologne, poste qu'il ne quittera plus jusqu'à sa retraite en 1949. D'abord secrétaire de chancellerie, il gravit les échelons hiérarchiques et devient consul général de la métropole rhénane le 1er janvier 1937.

Citant des témoins de l'époque et publiant des documents inédits tirés des archives fédérales (les rapports diplomatiques) ainsi que de la correspondance privée du consul, les deux journalistes allemands ne cachent pas leur admiration pour Franz-Rudolf von Weiss. Ils révèlent qu'il aida des juifs à s'enfuir d'Allemagne. Plus tard, alors que la guerre s'éternise, il est «le témoin privilégié du désir ardent de paix de la population civile allemande épuisée sous le déluge de bombes des Alliés». A la capitulation, le Suisse débat en personne de la reddition pacifique de Bad Godesberg avec les troupes ennemies. «Il personnifiait en Allemagne la Confédération et sa neutralité, comme l'aurait fait un ambassadeur», jugent les deux auteurs.

Franz-Rudolf von Weiss devient surtout un ami intime de Konrad Adenauer, le futur chancelier de l'Allemagne pacifiée. Quand Adenauer est chassé par les nazis de la mairie de Cologne, l'Allemand trouve un soutien auprès du Suisse. Férus de grande politique, se découvrant des affinités, les deux hommes s'estiment et nouent une amitié fidèle. Cette relation ouvre au consul un réseau de contacts de premier ordre. Le diplomate suisse fréquente assidûment les politiciens, les industriels, les magistrats et les ecclésiastiques rhénans qui préparent la renaissance morale de l'Allemagne bien avant la capitulation du 8 mai 1945. Toujours parfaitement informé, von Weiss anticipe avec justesse les événements politiques comme la fin de la guerre, le choix de Bonn comme capitale ou même la division de l'Allemagne.

Loin de se féliciter du travail précieux de son consul, Berne commence à manifester de l'agacement à l'égard de ce diplomate trop perspicace et trop actif. Publiée pour la première fois, une notice du Département fédéral des affaires politiques (30 juin 1945) le révèle. Vu de Berne, Franz-Rudolf von Weiss a abandonné son rôle d'observateur neutre du nouveau départ de l'Allemagne. Ses rapports passionnés témoignent trop ouvertement de son admiration pour ce pays désireux de renouer avec la paix et la démocratie. De son côté, le consul s'offusque des humiliations administratives que lui font subir les Alliés, peu pressés de reconnaître ce diplomate neutre égaré au milieu de Cologne en ruine. Il épingle l'arrogance des Américains à l'égard des vaincus. Le Suisse se démultiplie pour prendre la défense de la population civile allemande, brisée par une guerre qu'elle n'a pas – c'est la conviction du consul – voulue.

En Suisse, la méfiance grandit pour le consul qui en fait trop. Ses propos ne sont plus ceux d'un diplomate mesuré. Le ton enflammé de ses rapports dérange. Sa sincérité le trahit. Sa proximité avec Adenauer, que von Weiss souligne fièrement dans chacune de ses notes, inquiète. Ne met-elle pas en danger la crédibilité de la Suisse neutre au moment crucial où une nouvelle donne géopolitique se dessine?

Toutes ces réticences n'empêchent pas les autorités suisses de s'appuyer sur Franz-Rudolf von Weiss pour lancer l'action humanitaire de la Confédération vis-à-vis de la population civile allemande en détresse. Créé aussitôt après la fin des hostilités, le «Don suisse aux victimes de la guerre» doit alléger la pauvreté et la misère en Europe. Cologne en profite largement. La métropole rhénane était la troisième ville allemande par sa taille et elle fut la plus radicalement évacuée durant la guerre. Sur les 769 000 habitants recensés en 1939, seulement 40 000 s'y trouvent encore quand les troupes américaines entrent dans la ville en 1945.

Le «Don suisse» est l'autre volet de l'ouvrage allemand consacré à la présence suisse à Cologne entre 1940 et 1949. Les deux auteurs ont recherché et documenté le déploiement de cette action. Ils en analysent l'origine et le sens. Ce geste de solidarité fut-il aussi gratuit que le prétendit le Conseil fédéral? Markus Schmitz et Bernd Haunfelder ne sont pas dupes. Si la générosité de la Suisse fut «massive» et «immensément appréciée», elle fut aussi politique, c'est-à-dire intéressée.

Protégée par sa neutralité, la Suisse sortait de la guerre indemne et enrichie grâce à ses relations commerciales conservées avec tous les belligérants. Alors qu'une action multilatérale massive se préparait pour reconstruire l'Allemagne, la Suisse prétextait de son statut politique particulier pour s'y soustraire, rappellent Markus Schmitz et Bernd Haunfelder. «Mais la façon dont la Suisse avait profité de sa neutralité était devenue la cible de violentes critiques de la part des Alliés. La Confédération était même menacée d'isolement par les vainqueurs. Avec son geste humanitaire indépendant, les autorités fédérales espéraient rétablir le crédit perdu auprès de la communauté internationale et éveiller de la compréhension pour le fait que la neutralité, comme paradigme politique, n'avait jamais été sérieusement remise en question durant toute la guerre.»

Le «Don suisse» était la réponse à ces critiques. Le message était on ne peut plus clair: la Suisse est neutre, mais pas indifférente au sort de l'Europe ruinée. Cette contorsion par laquelle la Suisse offrait son aide matérielle, en toute autonomie, pour redorer son image, se retrouve, presque identique, à l'origine de la Fondation Suisse solidaire. La Suisse est à nouveau sous pression quand le Conseil fédéral annonce ce nouveau geste, conforme, précise-t-il, à la tradition humanitaire helvétique. En reconnaissance de sa dette morale, la Suisse offre de venir en aide aux miséreux de la planète…

Quand Berne créait le «Don suisse», Max Petitpierre, le nouveau chef des Affaires politiques, théorisait le modèle d'un pays à la fois «neutre et solidaire». La paternité de l'idée du «Don suisse» revient toutefois au conseiller national Ernst Speiser, radical, autrefois directeur de Brown Boveri & Cie. Ce dernier la développa en 1943, et le conseiller fédéral Marcel Pilet-Golaz, à qui fut reproché son esprit trop conciliant pour le IIIe Reich, régla sa mise en œuvre avant de passer la main à Max Petitpierre.

Si soucieuses de se montrer prodigues après la guerre, les autorités fédérales manqueront toutefois de largesse pour celui qui symbolise, à Cologne et dans l'Allemagne à genoux, une diplomatie généreuse. Plutôt que d'être fier de son consul, la Suisse brise son élan. L'épisode remonte à 1949. Le redémarrage de l'Allemagne est sur les rails quand Franz-Rudolf von Weiss se profile pour devenir le chef de la nouvelle Mission suisse auprès des Alliés. Il est proche de la retraite, ce poste sera le couronnement de sa carrière, exactement au moment où son ami Adenauer accède aux commandes de l'Allemagne! Le consul sent les doutes de Berne grandir à son égard; il fait intervenir ses amis allemands en sa faveur, Adenauer en tête. Vu la confiance qu'il a su gagner, vu sa connaissance intime de la Rhénanie, pierre angulaire de la nouvelle Allemagne, n'est-il pas le mieux placé pour représenter la Suisse? Le 3 mars 1949, un courrier diplomatique sonne le glas de ses espoirs. Franz-Rudolf von Weiss est informé de la prochaine fermeture de son consulat de Cologne. La nouvelle Mission suisse s'établira à Düsseldorf et elle sera confiée à un nouveau venu de Berne. Lui-même est mis à la retraite anticipée. En guise de remerciements pour services rendus. La missive porte la signature de Max Petitpierre.

* Markus Schmitz, Bernd Haunfelder, «Humanität und Diplomatie. Die Schweiz in Köln 1940-1949», Verlag Aschendorff Münster 2001.

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