Pour le plus grand champion du monde de tous les temps, les échecs sont, à l'image de la vie, un combat incessant: vous menacez et vous êtes menacé, tel est son credo. A 35 ans, dont plus de la moitié en tant que numéro un mondial, Garry Kasparov, personnalité haute en couleur, charismatique mais isolée dans l'univers noir et blanc, reste en quête permanente de défis, échiquéens, politiques et humains. Champion de l'ère pré-informatique, il l'est resté après l'éclosion des ordinateurs. Le fou est devenu roi, «l'ogre de Bakou» est tout autant carnassier. Et compte bien le demeurer.

Le Temps: Garry Kasparov, vous venez de fêter vos treize ans à la tête des échecs. L'occasion de dresser un premier bilan de votre carrière…

Garry Kasparov: Il faut distinguer plusieurs périodes. Dans un premier temps, jusqu'à la fin de 1987, j'ai consacré mon énergie à combattre Anatoly Karpov, à lui ravir son titre, puis à le défendre. J'ai toujours eu le dernier mot. Ensuite, j'ai connu jusqu'en 1993 une phase de domination totale, la plus grande de l'histoire. Seul Emanuel Lasker (n.d.l.r.: champion du monde du début du XXe siècle) avait autant marqué les échecs, mais il jouait beaucoup moins. Quant à Bobby Fischer, il devait faire face à bien moins de concurrents de valeur.

– Entre-temps, l'ordinateur a révolutionné les échecs…

– Tout bon joueur voyage muni de son ordinateur, avec ses bases de données à portée de main. Il n'y pas si longtemps, l'un de nos plus grands problèmes consistait à nous procurer les parties disputées de par le monde. Aujourd'hui, Internet nous permet de les consulter quelques minutes après leur conclusion, parfois même en direct. Avec les bases de données, j'accomplis en 3-4 minutes le même travail qu'en plusieurs heures, elles sont essentielles pour progresser.

– Votre match contre Deep Blue, à New York, avait suscité un intérêt prononcé dans le monde entier. Un an et demi plus tard, avez-vous digéré votre défaite?

– Mon opinion n'a pas changé. Je n'ai pas été battu à la régulière! Des informaticiens sont intervenus pendant que j'affrontais sur scène leur ordinateur. Mais à quoi bon retourner le couteau dans la plaie, à partir du moment où IBM a détruit sa machine et par conséquent tous les indices qui pouvaient étayer mes accusations?

– Des accusations que vous ne pouvez donc pas prouver…

– Il n'y a pas plus de raison de croire les représentants d'IBM que les dirigeants irakiens! Faut-il vraiment se trouver à Bagdad pour prétendre que l'Irak poursuit sa course aux armements et développe ses missiles? Leurs leaders déclarent que les documents exigés par les inspecteurs de l'ONU sont sans rapport avec leur industrie d'armement. Mais ils refusent de les montrer, impossible de leur faire confiance. Tout comme je ne peux pas accorder du crédit à une équipe d'IBM qui a refusé de me livrer une quelconque information, ne serait-ce qu'un seul listing du fonctionnement de Deep Blue. Ils ont quelque chose à cacher et cela me renforce dans mes convictions: Deep Blue n'était pas seul en m'affrontant!

– Vous avancez que vos années jusqu'en 1993 furent les meilleures. L'automne 1993 coïncide justement avec le schisme que vous avez provoqué avec Nigel Short, votre challenger de l'époque, organisant votre finale du championnat du monde hors de la tutelle de la FIDE (Fédération internationale des échecs), laquelle vous a exclu…

– J'ai perdu beaucoup trop d'énergie dans un combat finalement contre-productif pour toutes les parties. Je ne me suis plus totalement consacré à mon jeu, j'ai perdu mon élan et j'ai évité de peu la chute. Personne ne m'était supérieur, mais j'ai eu le tort de me reposer sur mes lauriers. Ce chapitre appartient au passé: depuis deux ans maintenant, j'ai retrouvé ma stabilité. Mon emprise n'est plus aussi outrancière qu'à la fin des années 80, mais je reste le meilleur joueur et je pense le demeurer un certain temps encore.

– Avec du recul, claquer la porte de la FIDE et provoquer ce tremblement de terre dans le monde des échecs était donc une erreur?

– Oui et même une très grande, qui n'en aurait pas été une si les autres joueurs m'avaient soutenu. Mon tort? Avoir très mal évalué la situation et l'humeur ambiante du milieu échiquéen. Je le croyais prêt à accomplir un grand saut en avant, à combattre la FIDE et ses caprices. Mais en fait, mes adversaires ont plutôt été satisfaits de me voir hors jeu et soulagés de ce que je gaspille mes forces à combattre la FIDE au lieu de me concentrer sereinement sur les échecs. Je me suis mis tout seul hors la loi.

– Désormais, la FIDE est dirigée par le président de la république autonome de Kalmoukie, Kirsan Ilioumjinov, qui injecte des millions de dollars aux meilleurs grands maîtres…

– De l'argent qu'il subtilise à ses citoyens pour le redistribuer aux joueurs d'échecs. Il est vrai que la plupart d'entre eux ne baignent pas dans la richesse et peuvent avoir besoin de cet argent. Mais donner de la drogue à un toxicomane ne permet pas de le soigner. Notre milieu est malade et ne peut plus vivre sans cette drogue que représente la manne d'Ilioumjinov. C'est un oreiller de paresse et aucune solution valable n'est étudiée pour l'avenir. Après tout, si vous recevez gratuitement de la drogue, pourquoi donc aller voir ailleurs? Mais quand Ilioumjinov s'en ira, le système s'effondrera comme un château de sable.

– Vladimir Kramnik et Viswanathan Anand, les numéros 2 et 3 mondiaux, sont considérés comme vos rivaux les plus dangereux sur le circuit. Mais ne risquent-ils pas à terme de s'épuiser et de ne jamais se défaire de leur étiquette d'éternels challengers?

– Je reste confiant en mes capacités, je pense pouvoir les tenir à distance raisonnable quelque temps encore. Mais Kramnik est jeune (23 ans) et sa percée ne date que de quatre-cinq ans. A 28 ans, Anand est plus âgé. Son apparition parmi les meilleurs remonte déjà à 1991, ce sera plus difficile.

– Quelle place occupe aujourd'hui l'univers noir et blanc dans votre vie?

– Moins intense qu'il y a dix ans, mais plus forte qu'il y a cinq ans en Russie.

Propos recueillis par Olivier Breisacher

Le Temps publie des chroniques et des tribunes – ces dernières sont proposées à des personnalités ou sollicitées par elles. Qu’elles soient écrites par des membres de sa rédaction s’exprimant en leur nom propre ou par des personnes extérieures, ces opinions reflètent le point de vue de leurs autrices et auteurs. Elles ne représentent nullement la position du titre.