«Gdansk, août 1980: l'épopée de Solidarnosc commençait et allait devenir un événement historique pour le monde entier. La grève des chantiers navals ne surgissait pas du néant. Déjà, avec des Polonais émigrés ou de passage en France, nous avions suivi de près les actions collectives de 1968, la répression de 1970 à Gdansk et celle d'URSUS et de RADOM en 1976. En août 1980 plus encore, nous partagions les valeurs de justice, de vérité, de liberté qui vous animaient. Nous nous retrouvions dans votre choix: faire de la liberté syndicale un préalable à tous les progrès; exiger le droit à l'existence, à la libre expression et à l'action collective de Solidarnosc.

Dès août 1980, nous avons mandaté un militant CFDT, Claude Sardais, pour apporter un premier soutien symbolique à l'action engagée. Puis le mouvement social polonais prit son essor. Ainsi, sous la cendre des idéaux brûlés pendant des décennies par la dictature et la bureaucratie d'Etat, le feu de la liberté couvait et s'embrasait d'un seul coup. Nous n'osions plus l'espérer.

Le martèlement de la propagande quotidienne n'avait pas réussi à étouffer l'aspiration irrépressible à l'émancipation, présente au cœur de chaque homme comme de chaque peuple, et d'abord du peuple polonais. Tôt ou tard, les peuples opprimés arrachent leurs bâillons et expriment leurs aspirations.

Dès le début, nous avons ressenti un fort sentiment de proximité avec ce syndicat indépendant qui apparaissait au grand jour en Europe de l'Est, au sein du bloc communiste. Il encourait les plus grands risques et sa fragilité paraissait extrême face à la puissance de l'Etat communiste polonais. L'enjeu était énorme.

Si le mouvement social polonais réussissait à tenir bon, ce serait le début de la désagrégation d'un monde communiste fondé sur le refus du pluralisme et de la dictature du Parti.

Or, nous avions suivi avec passion la révolution hongroise de 1956, le Printemps de Prague de mai 68, les grèves précédentes en Pologne. A chaque fois, la répression puis la «normalisation» avaient écrasé ces tentatives. Une nouvelle fois, une lueur de liberté, d'espoir, se levait à l'Est, dans un pays à souveraineté étroitement limitée. Nous ressentions intimement le péril couru par nos amis syndicalistes polonais. Nous avons tremblé d'espoir pendant cet été polonais, puis au fil des mois, nous avons partagé toutes les tribulations d'un peuple frère en marche vers sa liberté.

L'enjeu était en effet majeur, l'histoire l'a montré. Il portait en germe un processus de décomposition des démocraties dites populaires. Il était le ferment du grand basculement historique de 1989. Mais alors, rien n'était joué, la menace planait d'un écrasement du mouvement.

La force de Solidarnosc a tenu pendant ces premiers dix-huit mois à sa volonté d'indépendance absolue vis-à-vis du Parti communiste et de l'Etat, son refus de la violence, son ouverture aux différents courants d'opinion, son alliance prodigieuse entre ouvriers et intellectuels et sa volonté intraitable de rendre au peuple polonais sa capacité à disposer de lui-même.

La CFDT est fière d'avoir été la première organisation syndicale au monde à manifester son appui aux travailleurs polonais, au mouvement social polonais. C'est cette communauté d'aspiration que nous sommes venus exprimer en décembre 1980 à Lech Walesa, Tadeusz Mazowiecki, Bronislaw Geremek et à tous les responsables de Solidarnosc. Nous annoncions l'arrivée d'un premier soutien matériel bien modeste: quelques machines à polycopier, quelques tonnes de papier. Bien d'autres convois ont suivi, manifestant l'appui concret des organisations régionales et professionnelles de la CFDT et de bien d'autres syndicats. Et lorsqu'après avoir assisté au premier Congrès de Solidarnosc, Lech Walesa est venu à Paris en octobre 1981, je lui ai dit au nom des syndicalistes français: «Nous avons Solidarnosc au cœur.»

Dès l'automne 1980, nous avons envoyé un dossier détaillé consacré à Solidarnosc aux syndicats italiens, japonais, espagnols, hollandais, ainsi qu'à la Confédération européenne des syndicats (CES) et aux centrales syndicales internationales. Et la solidarité internationale s'est élargie, comme le manifeste l'accueil, un véritable triomphe, fait à Lech Walesa et à Solidarnosc à la conférence annuelle du Bureau International du Travail en juin 1981; ce qui a d'ailleurs obligé la Pologne de Jaruzelski à se retirer de cette institution.

Nous avons ressenti le coup d'Etat du 13 décembre 1981 comme un coup de poignard contre Solidarnosc et le peuple polonais. Les réactions des syndicats du monde entier se sont exprimées avec force. Informé dans la nuit, j'ai eu la joie de voir immédiatement les syndicats français – à l'exception du syndicat communiste – se réunir immédiatement, s'exprimer fermement et, quelques jours après, décider d'une heure de grève nationale de soutien à Solidarnosc et au peuple polonais.

Le 19 décembre, je disais à Paris lors d'un premier meeting, qui fut suivi de milliers d'autres dans les entreprises dans les années suivantes: «Nous sommes là, bouleversés par la répression impitoyable qui frappe nos amis polonais, angoissés par le sort de dizaines de milliers de militants emprisonnés, indignés par la froide stratégie d'anéantissement des libertés d'un pouvoir totalitaire.»

En même temps, la CFDT réunissait une large communauté d'intellectuels parmi les plus renommés, dont Michel Foucault, qui deviendra le garant de l'emploi des fonds collectés pour soutenir Solidarnosc. Nous avons saisi notre gouvernement pour qu'il cesse de considérer le coup d'Etat comme une affaire intérieure polonaise.

Sous la pression des syndicats, la sensibilisation des opinions publiques d'Europe occidentale a permis de multiples initiatives pour exiger la libération des emprisonnés et le rétablissement de la liberté syndicale en Pologne. En France, nous étions plusieurs millions à arborer le badge de Solidarnosc. La Confédération Internationale des Syndicats Libres (CISL) et la Confédération Mondiale du Travail (CMT) mondialisaient les pressions.

La Confédération européenne des Syndicats lançait un appel à la mobilisation de ses 40 millions d'adhérents, dans les entreprises, devant les ambassades polonaises et auprès de leurs gouvernements. Je l'ai dit à l'époque, en tant que citoyens d'Europe, nous n'avions qu'à coller l'oreille au sol pour entendre le bruit des bottes du totalitarisme.

Et puis, au long de l'hiver polonais, sans être ralenti par la libération de Lech Walesa et jusqu'à la relégalisation de Solidarnosc le 5 avril 1989, le syndicalisme international a poursuivi son soutien moral, matériel et humanitaire. La volonté de la dictature d'étouffer Solidarnosc et ses dix millions d'adhérents atteignait le mouvement syndical dans son ensemble. C'est pourquoi le succès final a été ressenti comme une bouffée d'oxygène par tous ceux à travers le monde qui luttent contre l'injustice, pour une société plus humaine ou pour certains, dans des pays comme la Chine, qui entretiennent clandestinement les braises de la liberté future.

Bien sûr, cette mobilisation exceptionnelle était extérieure à la Pologne et ne pouvait jouer un rôle déterminant. Le rôle décisif est revenu bien évidemment à Solidarnosc, à sa remarquable unité, à son action multiple. Mais cela, c'est votre lutte et c'est à vous qu'il revient en cet anniversaire d'en dire les contours essentiels.

Et maintenant, vous vivez dans un pays démocratique avec ses lumières et ses ombres. Vous en affrontez les contradictions dans des conditions politiques, économiques et sociales profondément transformées. Vous avez de grands problèmes à résoudre et vous savez, j'en suis sûr, que votre force dépend du nombre de vos adhérents, de la conviction de vos militants et de l'autonomie de pensée et d'action de votre confédération.

Car les échéances qui sont devant vous et notamment l'entrée de la Pologne dans l'Union européenne demandent, indépendamment du rôle de l'Etat, la mobilisation de la société civile polonaise et une forte capacité de dialogue social avec vos dirigeants politiques et économiques. La pleine implication de la population dans le processus est la condition première du succès des réformes nécessaires à la modernisation de la Pologne et à son adhésion à l'Union européenne.

Le combat de Solidarnosc a marqué l'ouverture vers l'Est de l'Union européenne. Demain, la Pologne, forte de son histoire et de l'action décisive de Solidarnosc pour sa renaissance, construira à l'intérieur de l'Union une Europe sociale et culturelle, une Europe de citoyens.

Je veux en terminant vous dire l'amitié et la solidarité de la CFDT et des syndicalistes de tous pays qui se sont reconnus dans votre combat. Vous avez donné un exemple magnifique de courage, de détermination, d'abnégation, au point que Solidarnosc est le seul mot polonais dont le monde entier comprend le sens et la portée.

Il y a un siècle, Fernand Pelloutier, un grand syndicaliste français, affirmait: «Nous voulons une société d'hommes et de femmes fiers et libres.» En Pologne, dans les conditions nouvelles qui sont les vôtres, fidèles à vos valeurs originelles d'unité, d'indépendance et de démocratie, vous construirez cette société de liberté et de responsabilité.»

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