C'est un spectacle dont il est difficile de se lasser… Tous défilent comme à la parade le long de l'étroit chenal: tankers géants chypriotes, roumains ou russes; cargos grecs ou géorgiens; bateaux océanographiques ukrainiens transformés en navires marchands; sous-marins turcs… Un bâtiment toutes les dix minutes en moyenne, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, tous les jours de l'année.

Avec 54 000 passages par an, le Bosphore est sans doute le détroit le plus fréquenté de la planète. Un véritable corridor stratégique en fait, dont l'importance s'est démultipliée depuis qu'il est devenu l'une des possibles portes de sortie des hydrocarbures de la mer Caspienne. Comme le Caucase, comme les plaines d'Asie centrale, le Bosphore vient aujourd'hui s'intégrer dans la gigantesque partie de jeu de go où Russes, Turcs, Américains, Iraniens et nouveaux pays d'Asie centrale s'affrontent pour le contrôle des flux pétroliers vers les marchés. Une partie où l'influence le dispute à la puissance d'investissement, où découvertes et forages bousculent les stratégies politiques, où les coups fourrés et autres entreprises de déstabilisation sont, dit-on, monnaie courante…

Une partie si importante que certains y ont vu un nouveau «Grand Jeu», du nom de l'affrontement des empires russe et britannique en Asie centrale au XIXe siècle. Une partie qui ne pouvait qu'inspirer romanciers et scénaristes. Le dernier épisode de James Bond ne se situe-t-il pas au beau milieu de ces derricks, pipelines et autres bandits qu'on dit presque aussi abondants que le pétrole sur les berges de la Caspienne?

Quelle quantité d'or noir y a-t-il effectivement au large de Bakou ou à proximité des champs de Tengiz? A vrai dire, personne n'en sait rien. Les estimations du Département de l'énergie américain font état de réserves prouvées de l'ordre de 32 milliards de barils, ce qui dépasse déjà les réserves américaines ou celles de la mer du Nord. Potentiellement, il pourrait également s'agir d'un véritable eldorado puisque certains n'hésitent pas à avancer le chiffre de 200 milliards de barils. Un indice ne trompe pas: la présence des «majors», américaines et autres. «Tous les géologues, tous ceux qui ont accès aux données réelles sont très optimistes… Toutes ces compagnies ne viennent pas ici par hasard», résume Laura Le Cornu qui termine une thèse sur les aspects stratégiques de ce nouveau «Grand Jeu» à l'Université d'Oxford.

A vrai dire, on a déjà trouvé du pétrole dans l'ancienne mer intérieure soviétique, et depuis fort longtemps. Au début du siècle, les puits de Bakou – aujourd'hui capitale de l'Azerbaïdjan – arrivaient en tête de la production mondiale. Aujourd'hui, l'exploitation du pétrole azéri se poursuit à partir de forages offshore. Plus au nord, le Kazakhstan – indépendant depuis 1991 – a développé le champ de Tengiz. Les trois autres Etats riverains, Russie, Iran et Turkménistan, en sont encore aux phases exploratoires, toutes prometteuses. Mais tous auront le même problème: acheminer l'or noir vers les marchés.

La région est en effet dénuée d'infrastructures fiables. Les planificateurs soviétiques avaient prévu de retourner sur la Caspienne après avoir exploité les ressources du bassin de la Volga et de Sibérie. Mais l'explosion de l'URSS ne leur en a pas laissé le temps. Pipelines et autres stations de pompage sont donc inexistants ou trop vieux pour être utilisés en l'état. Il s'agit donc de construire, le plus vite possible, les oléoducs nécessaires à l'acheminement du précieux liquide vers les marchés.

C'est là que la logique strictement économique vient heurter de plein fouet les visées stratégiques de certains, avant tout des Etats-Unis. A priori, en effet, la route la plus courte et réputée la moins chère, c'est la route sud, par l'Iran. Elle débouche sur le golfe Persique où les infrastructures de raffinage et les ports pétroliers abondent. «Hors de question!» répond en substance Washington… Lors d'une conférence sur le pétrole qui s'est tenue récemment à Istanbul, John Wolf, l'envoyé spécial de Bill Clinton, l'a clairement répété: «Nous restons opposés aux investissements dans le secteur énergétique iranien et à la construction de pipelines vers, en provenance ou à travers l'Iran», a-t-il martelé. Conséquence logique: les investisseurs ne se bousculent guère au portillon.

L'autre possibilité serait de «tirer» des oléoducs de la Caspienne vers la mer Noire. Plus précisément vers le terminal russe de Novorosiisk, où la précieuse marchandise serait ensuite chargée sur des tankers. «Inconcevable! disent à leur tour les Turcs. Tous ces bateaux devraient passer par le Bosphore, qui est déjà suffisamment encombré.»

Sur les rives abruptes du chenal s'étagent cerisiers et maisons cossues. Au fur et à mesure que l'on descend, porté par le courant le long de cet étroit canal naturel, le paysage s'urbanise. Les premières banlieues blanchissent les collines… Arrive ensuite le cœur d'Istanbul: les palais ottomans, la Corne d'Or, les minarets qui se découpent par dizaines dans le soleil couchant… Au-delà, les «détroits» se poursuivent: mer de Marmara, Dardanelles, puis viennent la mer Egée et enfin la Méditerranée.

Le Bosphore en effet est l'unique porte de sortie de la mer Noire, l'unique voie pour les flottes bulgare, roumaine, ukrainienne, géorgienne et surtout russe. Autre particularité: tous ces navires jouissent «de la complète liberté de passage et de navigation (…), de jour et de nuit, quels que soient le pavillon et le chargement, sans aucune formalité (…). Aucune taxe ou charge (…) ne [peut être] prélevée par les autorités turques…» Dixit en effet la convention de Montreux, signée en 1936 par les puissances européennes de l'époque. Bien qu'officiellement eaux territoriales turques, Ankara n'a, en droit, nullement la liberté de s'opposer au passage des bateaux étrangers sur le Bosphore… une aubaine pour les tankers russes.

Le premier pipeline construit permet en effet de prendre en charge la production du champ de Tengiz, au Kazakhstan, pour l'amener jusqu'à Novorosiisk. Connu sous le nom de CPC (Caspian Pipeline Consortium), l'oléoduc devrait être terminé pour la mi-2001. Officiellement, les Etats-Unis soutiennent le CPC mais cela ne les empêche pas de pousser à bout de bras la réalisation d'un oléoduc directement concurrent: le fameux Bakou-Ceyhan.

Prévu sur une longueur de 1730 kilomètres, il devrait relier Bakou, capitale azérie sur la Caspienne, au port méditerranéen turc de Ceyhan en passant par la Géorgie. Pour les Turcs, il possède le double avantage d'éviter le Bosphore et de permettre d'engranger à terme quelques royalties sur le transport du brut. Du point de vue américain, Bakou-Ceyhan permet de tenir à l'écart du marché tant les Iraniens que les Russes qui, pour Washington, ont un peu trop tendance à se comporter dans le Caucase et en Asie centrale comme dans leur pré carré. Reste que le projet est cher et quelques doutes subsistent quant à sa rentabilité tant qu'on n'aura pas trouvé davantage de brut… et encore faudrait-il le découvrir dans des territoires amis ou neutres, c'est-à-dire ni russes ni iraniens…

La mésaventure du gazoduc transcaspien pourrait bien se répéter pour Bakou-Ceyhan. Ce projet, lui aussi porté sur les fonts baptismaux par la diplomatie américaine, prévoyait de transporter le gaz turkmène par un gazoduc sous-marin jusqu'à Bakou pour le réexpédier ensuite en Turquie où la demande est très forte. Mais la découverte d'un important gisement de gaz en Azerbaïdjan l'année dernière a tout fait capoter. Les Azéris se sont empressés de vouloir construire leur propre gazoduc vers la Turquie pour y vendre un produit au prix de revient bien moindre. Résultat: les Turkmènes ont dû s'engager à vendre une partie de leur gaz au géant russe Gazprom et des discussions sont en cours avec les Iraniens pour leur céder le reste… Exactement ce que Washington souhaitait éviter.

La bagarre pour le pétrole et le gaz est d'ailleurs loin d'être uniquement commerciale. Jusqu'à l'été dernier, les Azéris exportaient leur brut vers Novorosiisk via un oléoduc traversant la Tchétchénie. Les autorités russes et tchétchènes se révélant incapables de s'accorder sur le partage des taxes, la ligne était coupée régulièrement. Finalement, les Russes se résolvaient à transporter le brut par rail en contournant la Tchétchénie par le Daguestan, mais des troubles éclataient alors au Daguestan mettant un terme à l'expérience. A l'époque, le premier ministre Vladimir Poutine fustigeait ces «islamistes étrangers» qui, selon lui, voulaient «accaparer les ressources de cette partie de la Russie». L'enjeu pétrolier n'est probablement pas totalement absent de la campagne militaire russe de cet hiver.

Autre exemple: en février 1998, le président géorgien survivait par miracle à un attentat. Les tueurs – des professionnels de la guérilla urbaine – s'enfuyaient vers la Russie et le président rescapé déclarait que les commanditaires étaient à rechercher du côté des concurrents de la Géorgie en matière de transport pétrolier. A l'époque, le pays remettait en état un pipeline en direction du port de Supsa sur la mer Noire, qui aurait pu faire de l'ombre au terminal russe de Novorosiisk… En conclusion de la récente conférence d'Istanbul, Thane Gustafson, un analyste du CERA (Cambridge Energy Ressource Associates, un think tank américain spécialisé dans les problèmes de l'énergie), soulignait le grand retour de la Russie sur la scène énergétique mondiale. Quant à Joseph Stanislav, le directeur du CERA, il résumait ainsi la situation autour de la Caspienne: «Le premier à atteindre les marchés [occidentaux] prendra une longueur d'avance sur ses concurrents. Les pièces sont aujourd'hui en place. La partie vient tout juste de commencer.» Et comme toujours lorsqu'il s'agit d'intérêts aussi importants et de produits aussi volatils, les risques d'embrasement sont loin d'être négligeables.

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