Ce fut l'une de ses dernières apparitions publiques. Entre deux séances de chimiothérapie, à la mi-octobre 1998, un homme épuisé quitte sa clinique du Minnesota et se rend au chevet d'un autre malade. Américains, Palestiniens et Israéliens, réunis près de Washington, tentent une fois de plus de ranimer le processus de paix. Le roi Hussein contribue à débloquer les négociations et assiste, livide, le visage émacié, privé de ses derniers cheveux, à la signature d'un énième accord. «Beaucoup de gens m'ont déjà enterré. Personnellement, mon moral est au plus haut», dit-il lors de la cérémonie. A mesure que la fin approche, sa réconciliation avec l'Etat hébreu est devenue son principal motif de fierté. Il s'y raccroche aux dépens du reste. La politique intérieure semble l'ennuyer. Seuls comptent ses rapports avec son puissant voisin. «Avant, il évoquait tout le temps la démocratie. Ce devait être son legs aux générations futures. Depuis Oslo, il ne parle plus que de la paix», confie un diplomate.

Plus qu'un simple traité, Hussein ibn Talal a conclu avec son ancien ennemi une alliance stratégique, sorte de contrat d'assurance pour lui et son trône. La première puissance régionale, Israël, et la première puissance mondiale, les Etats-Unis, veillent à la survie d'une monarchie dont on a si souvent fait l'éloge funèbre.

Hussein descend du Prophète, mais aussi du premier nationaliste arabe. C'est au nom de cette double légitimité qu'il a gouverné pendant quarante-sept ans. Son arrière-grand-père, dont il porte le nom, règne sur La Mecque lorsque la Première Guerre mondiale éclate. Avec l'aide d'un officier britannique, Lawrence, il prend la tête, en 1916, de la grande révolte arabe contre l'Empire ottoman. Ses Bédouins, conduits par son troisième fils, l'émir Fayçal, remontent jusqu'à Damas. A la fin des hostilités, les Hachémites espèrent ressusciter le califat sur l'ensemble du Moyen-Orient. Mais les puissances victorieuses, la France et la Grande-Bretagne, viennent de se partager la région. Les Hachémites doivent se contenter des restes. Ils sont chassés du Hedjaz par une tribu, les Ibn Saoud, alliée à un prédicateur religieux, Mohamed Ibn Abdel Wahhab, et de Syrie par les Français. Les Britanniques, qui se sont arrogé un mandat sur la Terre sainte, installent Fayçal à Bagdad et créent pour son frère Abdallah une troisième entité, entre l'Irak et la Palestine, la Transjordanie. Une zone tampon et désertique coincée entre deux régions fertiles. «Un non-sens économique pour un but politique», selon le haut-commissaire Winston Churchill, qui se vante d'avoir tracé ses limites «d'un coup de crayon sur une carte, un dimanche après-midi».

Abdallah agrandit son bout de désert à la faveur de la guerre de 1948. Encadrée par des officiers britanniques, sa Légion arabe combat l'Etat juif naissant et s'empare de la vieille ville de Jérusalem et de la Cisjordanie. Deux ans plus tard, il proclame l'unité des deux rives du Jourdain. Les Palestiniens, à qui l'ONU avait promis l'indépendance, sont annexés au royaume hachémite, qui multiplie ainsi par trois sa population. Le vieux souverain voue un attachement mystique à Jérusalem et à son esplanade des Mosquées, troisième Lieu saint de l'islam. Il s'y rend presque tous les vendredis, pour la prière hebdomadaire. Le 21 juillet 1951, Hussein, âgé de 15 ans, se tient derrière lui lorsqu'un nationaliste palestinien sort de la foule des fidèles et tire à bout portant. Abdallah meurt sur le coup. Le jeune homme est sauf. La balle a ricoché sur la médaille qu'il portait. Ce ne sera pas la dernière fois que la Providence viendra à son secours.

Héritier d'un royaume

de sable

Son père, Talal, doit très vite abdiquer pour démence. Hussein n'a même pas 18 ans quand il accède au trône en 1952. Personne n'ose prédire un long avenir à ce jeune homme haut comme trois pommes, timide et inexpérimenté. Le pays, pauvre, entouré d'ennemis, doit intégrer des centaines de milliers de réfugiés palestiniens entassés dans des camps de toile. Les incidents frontaliers avec Israël sont fréquents. En Egypte, des officiers nationalistes emmenés par Nasser viennent de renverser le roi Farouk. Le panarabisme gagne toute la région, bousculant les vieilles monarchies. Le jeune roi ne peut compter que sur l'appui d'une armée solide et disciplinée, la Légion arabe, et de son protecteur, la Grande-Bretagne. D'anciens officiers de Sa Majesté encadrent ses troupes, à commencer par le premier d'entre eux, un arabisant féru de chevaux, digne héritier de Lawrence, John Bagot Glubb, dit «Glubb Pacha». Malgré l'indépendance accordée en 1946, des liens étroits persistent entre la Jordanie et l'ex-puissance coloniale. Des liens politiques autant que personnels. Hussein a reçu une éducation toute britannique. D'abord au collège Victoria à Alexandrie, puis à Harrow, l'un des établissements les plus prestigieux d'Angleterre, et à l'école militaire royale de Sandhurst. C'est un ex-pilote de la RAF qui l'initie au pilotage, son principal hobby. Après une première union de deux ans avec une cousine, Dina, il épouse Toni Gardiner, Anglaise de 19 ans, fille d'un colonel. De leur mariage naît un fils, Abdallah.

Le roi aime les femmes – il en épousera quatre –, les voitures de sport et les avions de chasse. Il conduit vite, avec brio. Les acrobaties aériennes ou politiques ne lui font pas peur. C'est un play-boy qui trouve sa charge pesante, mais aussi un Hachémite qui manie le cimeterre aussi bien que le Coran. Il allie, comme son grand-père, le sens de la diplomatie et l'art de la guerre, le charme et le courage. Durant les premières années de son règne, les crises se succèdent, dans la tourmente de la guerre froide. Il penche pour l'adhésion au pacte de Bagdad, alliance défensive montée par les Américains. Il y renonce devant l'opposition de ses sujets. Pour calmer leur colère, il se défait de Glubb Pacha, au grand dam de Londres et nombre d'officiers britanniques sont remplacés par des Jordaniens. L'expédition de Suez, en 1956, éloigne un peu plus les deux pays. L'offensive combinée d'Israël et d'un corps franco-britannique contre l'Egypte renforce les partisans de Nasser. Les nationalistes remportent les élections. Leur leader, un avocat palestinien, Suleiman Naboulsi, forme le gouvernement. A sa demande, Hussein dénonce le traité d'alliance avec la Grande-Bretagne. Mais il craint pour son pouvoir. L'armée s'agite, la capitale bruit de rumeurs de coup d'Etat. En 1957, le souverain, avec l'aide de ses unités bédouines, démet Suleiman Naboulsi, dissout le parlement et interdit les partis. Sa brouille avec Londres ne l'empêche pas de faire appel à ses parachutistes lorsqu'il craint de subir le sort de son cousin Fayçal d'Irak, renversé et assassiné par un groupe de militaires en 1958.

La même ambivalence dicte sa politique à l'égard du voisin israélien. Son grand-père Abdallah avait déjà entamé des pourparlers clandestins avec l'exécutif sioniste. En 1948, il ne s'était pas attaqué aux territoires attribués par l'ONU à l'Etat hébreu, mais seulement à ceux qui revenaient aux Palestiniens, ainsi qu'à Jérusalem, qui, selon le plan de partage, devait être internationalisé. Les deux pays ont un adversaire commun: l'Egypte. Son leader, Nasser, traite Hussein de «nain de la CIA». Ben Gourion juge essentiel de maintenir la stabilité du régime hachémite. Le dialogue secret entre les deux pays reprend dès 1960. Il ne cessera plus, même aux pires périodes. Mais, quand Israël détourne les eaux du Jourdain, Hussein se réconcilie avec Nasser et parraine la création de l'OLP.

De Septembre noir à l'Intifada

La centrale palestinienne naît à Jérusalem en 1964. Sa charte prévoit la destruction de «l'entité sioniste». En public, le souverain adopte un discours revanchard. En coulisse, il maintient une entente tacite avec l'Etat hébreu. La guerre de1967 l'oblige à choisir son camp. Dès le début, l'aviation égyptienne est clouée au sol. Bien que la défaite soit déjà acquise, Le Caire continue de diffuser des messages victorieux. Les Israéliens conjurent le roi de ne pas bouger. Sur la base de fausses informations transmises par Nasser, il engage son armée. Il perd la vieille ville de Jérusalem et la Cisjordanie. «Je n'ai jamais reçu un coup aussi terrible», dira-t-il. La déroute encourage les Palestiniens à prendre leur destin en main. Les fedayin, ceux qui «se sacrifient», effectuent des incursions armées dans les territoires occupés. Ils bénéficient du soutien des populations locales. Ils font la loi dans les rues et défient l'armée jordanienne. Le chaos règne à Amman. Le chef de l'OLP, Yasser Arafat, veut éviter un conflit avec Hussein mais ne fait rien pour calmer sa gauche, qui réclame «tout le pouvoir aux soviets» et se prépare à prendre «le palais d'hiver». En juin 1970, le roi essuie des coups de feu. Le 6 septembre, des commandos palestiniens détournent trois avions de ligne et les font atterrir au nord de la capitale. Les appareils sont dynamités, leurs passagers pris en otage. Ce dernier coup d'éclat donne le signal des hostilités. La Légion arabe passe à l'offensive le 17 septembre à l'aube. Elle frappe sans distinction civils et fedayin. Les guérilleros ne pèsent pas lourd devant les canons. La crise s'internationalise. Les chars syriens traversent la frontière et se dirigent vers Amman. Israël veut frapper les intrus avec son aviation et envisage même une opération terrestre pour sauver le roi. Ses chasseurs se contentent de survoler la colonne blindée, qui finit par faire marche arrière. L'OLP fuit au Liban. Ce «Septembre noir» se solde par des milliers de victimes palestiniennes.

Diplomatie secrète

Hussein pense-t-il à la guerre civile qui vient de ravager son pays lorsqu'il choisit sa nouvelle reine? En 1972, il divorce de Toni, devenue princesse Mouna, et épouse une Palestinienne, Alia Toukan, issue d'une grande famille de Naplouse. Ils ont un fils, Ali, et une fille, Haya. Très populaire, la reine Alia meurt cinq ans plus tard dans un accident d'hélicoptère. Une Américano-Libanaise lui succède, Lisa Halaby. Convertie à l'islam et rebaptisée Noor Hussein («la lumière de Hussein»), elle donne naissance à quatre enfants, dont deux garçons, Hamzeh et Hachim. Le roi prône toujours «l'unité des deux rives» du Jourdain, mais il sait qu'il doit trouver une solution acceptable à la fois par les Palestiniens, qui composent plus de 60% de ses sujets, et les Israéliens. D'où ce mouvement de balancier perpétuel. En 1972, son offre d'un Etat fédéral reste sans écho. Un an plus tard, il se garde bien de participer à l'attaque-surprise égypto-syrienne contre l'Etat hébreu. Il a même prévenu secrètement Golda Meir des préparatifs de ses voisins. Le Premier ministre israélien n'a pas pris la menace au sérieux. Il faudra une semaine à Tsahal pour se ressaisir et reprendre l'offensive.

Cette demi-victoire réunifie le monde arabe. Le «petit roi», lors d'un sommet des chefs d'Etat arabes à Rabat, ne peut que se rallier au consensus qui fait de l'OLP le seul représentant des Palestiniens et le seul habilité à négocier leur avenir. Cela ne l'empêche pas de poursuivre sa diplomatie secrète. Le 10 avril 1987, il retrouve à Londres Shimon Peres, alors ministre israélien des Affaires étrangères. Les deux hommes s'entendent sur la tenue d'une conférence internationale incluant une délégation jordano-palestinienne, mais sans l'OLP. En Israël, les travaillistes et le Likoud, dans un gouvernement d'union nationale, se disputent plus qu'ils ne se partagent le pouvoir. Le Premier ministre, Yitzhak Shamir, s'arrange pour torpiller l'accord qu'il avait fait mine d'approuver. Ce n'est pas cet échec qui ruine les espoirs du roi de regagner ses territoires perdus, mais un soulèvement aussi violent qu'inattendu. A partir de décembre 1987, la Cisjordanie et la bande de Gaza s'embrasent. Les jeunes lanceurs de pierres rejettent à la fois l'occupation israélienne et les vieux notables qui regardent toujours vers la Jordanie. Hussein perd ses derniers soutiens. De peur que l'Intifada s'étende à son royaume, il annonce, le 31 juillet 1988, la rupture des «liens administratifs et judiciaires» avec la Cisjordanie. Ses services météorologiques cessent de publier les températures au-delà du Jourdain. Les Palestiniens qui siégeaient au Sénat sont renvoyés. Le divorce est prononcé, pas totalement consommé.

Le trône dans la tempête

Des préoccupations autrement plus graves se font jour. Le renchérissement des prix effectué à la demande du FMI provoque, en avril 1989, des émeutes de la faim. L'épicentre de la contestation se situe non plus dans les camps de réfugiés palestiniens, mais dans le sud du pays, à Kerak, Ma'an ou Madaba, parmi les populations transjordaniennes les plus fidèles aux Hachémites. Ce sont les piliers du royaume qui vacillent. Le roi n'a pas d'autre choix que de démocratiser son régime. Des élections libres, les premières depuis trente-deux ans, envoient au parlement un fort contingent de Frères musulmans.

En août 1990, une autre fenêtre se referme, cette fois à l'est. Saddam Hussein, qui vient d'envahir le Koweït, est mis au ban des nations. Son pays est placé sous embargo. Depuis sa guerre avec l'Iran, l'Irak faisait transiter toutes ses marchandises par le port jordanien d'Akaba, sur la mer Rouge. Le blocus plonge le royaume hachémite dans la crise. La population s'enflamme. Elle voit en Saddam un Saladin moderne. Le roi préfère se fâcher avec les monarchies du Golfe plutôt que de rejoindre la coalition anti-irakienne et heurter ses sujets. Il laisse son parlement se déchaîner contre les Etats-Unis et leurs alliés. Il ouvre son gouvernement aux islamistes et se retrouve isolé sur la scène internationale. Quand la «Tempête du désert» prend fin, la Jordanie est exsangue. Elle a absorbé près de 300 000 Palestiniens chassés du Koweït. Mais le trône a tenu bon. En 1993, lorsque le roi apprend la signature à Oslo d'un accord entre l'OLP et Israël, il se sent trahi autant par les Palestiniens que par les travaillistes. Il prend sa revanche contre Arafat en signant, un an plus tard, un traité avec l'Etat hébreu qui consacre ses «droits historiques» sur les Lieux saints musulmans de Jérusalem.

A mesure que le processus de paix dépérit, son peuple critique de plus en plus ouvertement son alliance avec l'ennemi d'hier. La timide ouverture démocratique fait les frais du tournant diplomatique. La presse est plus que jamais placée sous tutelle. Une réforme du mode de scrutin transforme le parlement en conseil tribal. A défaut de politique intérieure, le roi change ses premiers ministres à une cadence rapide et passe l'essentiel de son temps soit dans sa clinique du Minnesota, soit à Londres. Ses absences répétées préparent ses sujets à l'inévitable, et le coup de théâtre dans la course à la succession, fin janvier, marque, de fait, la fin d'un long règne. Les Jordaniens ont déjà appris à vivre sans lui.

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