«Et maintenant, que le vote commence!» D'un bond, les 1317 électeurs du village de Anye, sous la juridiction du bourg de Houshi du comté de Dongfeng dans la province de Jilin (Nord-Est de la Chine), se lèvent au signal du responsable du comité d'élection et gagnent dans la cohue les isoloirs. Il est 10 heures du matin, il fait moins quinze degrés et les visages se perdent dans les vapeurs de respiration et les effluves de cigarettes. Aujourd'hui, à Anye, on choisit le nouveau chef du village. C'est la cinquième élection depuis 1988, presque une routine. Sauf que cette fois-ci, la presse étrangère s'est déplacée pour assister au «processus de démocratisation de base du système politique», comme le présentent les autorités chinoises.

Une heure plus tôt, les villageois frigorifiés se sont rassemblés sur le terrain de sport de l'école primaire, installés sur des tabourets sous les paniers de basketball. Depuis la tribune électorale improvisée, une musique sirupeuse crachée par de puissants haut-parleurs a d'abord donné le ton. Puis l'hymne national a officiellement inauguré la grande journée du vote. Deux hommes sont candidats au poste de responsable du village: Song Liping, le chef sortant et membre du Parti communiste, et Gao Deqing, un outsider hors parti.

Song Liping est monté le premier à la tribune pour lire son discours: «Je m'appelle Song Liping, 46 ans, mon revenu annuel est de 10 000 yuans (2000 francs) et je promets d'augmenter le niveau de vie de la population et de développer l'économie de Anye […]» Puis Gao Deqing a enchaîné sur le même ton pour énumérer les cinq points de son programme: «Je m'appelle Gao Deqing, 40 ans, je possède un demi-hectare de terre et 8000 yuans (1600 francs) de revenu annuel. Je veillerai à une meilleure utilisation des outils communautaires […]» Ensuite est venu le tour des six candidats – dont deux femmes – aux quatre postes de membres du comité villageois.

Le rituel austère s'est quelque peu animé à l'heure des questions, cinq en tout: comment comptez-vous améliorer le niveau de vie de Anye? Quand construira-t-on la nouvelle route vers Bupu qui a été détruite par les inondations? Pourquoi Gao Deqing se présente-t-il? Cela fait trois ans que l'on nous promet une route, pourquoi rien n'a été fait? Les comptes du comité manquent de transparence, pourquoi? La dernière question posée par une femme soulève une vague de rires. Critiqué, Song Liping reprend le micro pour défendre sa comptabilité.

L'exercice a duré exactement 30 minutes, le temps d'une campagne électorale. «Ici, on vote comme ailleurs, explique sans détours un villageois. Mais il y a une différence avec l'élection présidentielle américaine. Bush a dû se présenter, faire une campagne. Au village, tout le monde se connaît, c'est inutile de faire des discours. Les deux candidats représentent les intérêts des masses.»

La Chine compte 800 000 villages regroupant 900 millions de paysans, les trois quarts de la population. Après le démantèlement des communes populaires et le lancement des réformes économiques de Deng Xiaoping au début des années 80, les villageois se sont mis à élire leurs responsables directement. Cette pratique encouragée par les autorités a pris force de loi en novembre 1998.

A Anye (480 foyers pour 2100 habitants), on récolte du maïs, du riz et du soja, et on élève des vaches, des moutons et des chevaux. Le revenu annuel est de 2500 à 3000 yuans (500-600 francs), un peu au-dessus de la moyenne nationale. Song Liping et Gao Deqing sont des paysans qui ont réussi. C'est le critère déterminant pour se faire élire. A vrai dire, Gao n'était pas candidat. Mais, lors d'un premier tour effectué porte à porte six jours avant ce scrutin, son nom est arrivé en seconde position parmi 33 autres personnes. «Il a été retenu parce que c'est un homme capable. Le choix entre les deux candidats finaux sera une question de personnalité», résume un membre du comité d'élection.

Les isoloirs sont installés dans les salles de classes des deux bâtiments jouxtant le terrain de sport. Aux murs des couloirs sont accrochés les portraits de modèles révolutionnaires comme le mythique Lei Feng. Sur un tableau noir, un slogan proclamant «La diminution des travaux publics est un processus social compliqué», rappelle que les corvées publiques, un fardeau hérité du maoïsme, soulèvent depuis plusieurs années la colère paysanne.

A tour de rôle, les villageois pénètrent dans les pièces chauffées par un petit calorifère à charbon. Les vitres sont doublées de bâches en plastique contre le gel. En échange de leur carte d'électeur, ils reçoivent un bulletin de vote. Un membre du comité d'élection assiste les illettrés. Enfin, la foule se dirige vers l'urne vermillon qui trône devant la tribune électorale animée à présent par des chanteurs aux allures de vedettes de pop taïwanaise.

«Les Chinois ont aussi les droits de l'homme. On peut se faire élire sans être membre du Parti communiste», proclame avec fierté Wei Yonggui. A 27 ans, il est le plus jeune candidat à un poste du comité villageois. «J'espère que les taxes vont enfin baisser cette année», explique une vieille dame qui peine à glisser son bulletin dans l'urne. «Les impôts ne vont pas diminuer ces trois prochaines années», déclare en écho Song Liping. Le décompte des voix est supervisé par le secrétaire local du Parti communiste.

A 13 heures 25, les résultats tombent enfin, sans surprise: Song Liping 752 voix, Gao Deqing 448, 97% du corps électoral a voté. Trois des quatre membres du comité ont été réélus. Tous sont membres du Parti communiste, à l'exception du nouveau venu, Wei Yonggui. Mais celui-ci précise aussitôt qu'il rejoindra les rangs communistes en mai 2002… Devant les caméras de CNN, Song Liping explique que ces élections sont bonnes pour le peuple: «Nous allons développer la richesse du village en appliquant des méthodes scientifiques pour les récoltes, éliminer la pauvreté pour le bonheur des masses.» La foule des électeurs s'est depuis longtemps dispersée.

Comme 70% des villages en Chine, Anye s'est choisi un chef communiste. Quel sens donner à de telles élections? Est-ce un simple faire-valoir du parti pour afficher un visage plus démocratique? Pas uniquement. Dans le village voisin de Anye, Houshi, le chef communiste sortant a été battu par un indépendant, qui plus est membre de la minorité mandchoue du village. De rage, le perdant s'en est pris au comité d'élection et a mis en doute la régularité du vote. Dans la province du Hebei, un candidat malheureux a tout simplement assassiné son rival.

Fin février, l'hebdomadaire Week-end du Sud de Canton rapportait l'histoire de deux frères, l'un à la tête du comité villageois, l'autre à la tête du parti, qui ont dominé durant vingt ans les destinées d'un hameau du Shandong. Seules les premières élections à bulletin secret, en 1999, ont permis de briser leur mainmise sur les finances de la communauté. L'affaire s'est terminée devant les tribunaux. Le Quotidien de la jeunesse de Pékin relate pour sa part comment un chef de village de la province du Zhejiang a été destitué, soupçonné d'avoir détourné des fonds destinés à la rénovation d'une route.

Les pouvoirs du comité de village sont limités et restent subordonnés à la ligne du parti. Les élections obligent toutefois à une plus grande transparence, endigue la corruption des petits cadres qui menacent le pouvoir du parti et permettent à ce dernier de recruter de nouveaux membres avec une plus grande légitimité populaire. Bien sûr de nombreux problèmes subsistent: achats de votes, clientélisme, illettrisme, exode rural, retour des anciens clans familiaux qui dominaient les villages avant l'arrivée des communistes en 1949.

Mais les autorités chinoises affirment que ces élections vont enseigner graduellement la démocratie aux Chinois. Et pour cela il faut commencer par la base, donc les campagnes. «Ces comités villageois sont comme une grande université démocratique avec 3,5 millions de membres dans tout le pays, explique Zhang Mingliang, directeur du département de la «construction du pouvoir de base» au Ministère des affaires civiles. Il faut d'abord apprendre aux Chinois à voter. Le président Jiang Zemin veut promouvoir ce type de démocratie comme il l'a affirmé lors du XVe Congrès du parti (1998)». De plus, la Fondation Jimmy Carter porte un jugement globalement positif sur ces élections.

Dans la hiérarchie du pouvoir, l'influence des comités villageois est nulle. Les premiers véritables postes à responsabilité, dont le contrôle de la police, se situent au niveau du bourg. Mais là encore, Pékin affirme que ce n'est qu'un début. Peu avant de mourir, Deng Xiaoping promettait: «On verra émerger la possibilité d'élections directes en Chine en 2030.» Interrogé l'an dernier sur l'extension des élections aux bourgs, puis aux villes, le premier ministre Zhu Rongji a répondu: «Le plus tôt sera le mieux. Mais cela dépend du développement économique, culturel et social de la Chine.»

De telles expériences sont déjà tentées depuis plusieurs années, affirme aujourd'hui le Ministère des affaires civiles. Des élections de comités de quartier ont ainsi déjà eu lieu dans les villes de Nankin et Qingdao. L'an dernier Pékin s'y est mis. L'occasion de remplacer les habituels retraités chargés de la surveillance du quartier par des étudiants ou des chômeurs. Mais tout comme les comités villageois, ces comités urbains ont une fonction très limitée et ils ne remettent pas en question le pouvoir absolu du parti. Seul un bourg de la province du Sichuan, Buyun, a élu en décembre 1998 son chef à la suite d'une véritable campagne électorale. Le parti et le gouvernement central ont aussitôt fait comprendre que cette initiative ne devait pas se répéter.

Mais de quelle démocratie parlent les autorités? «Nos élections conservent des caractéristiques chinoises», reconnaît Zhang Mingliang. Le directeur des Affaires civiles de la province de Jilin, Zhu Kemin, se veut plus concret: «La démocratie a un double sens. C'est d'une part le respect de la loi. D'autre part, elle assure le développement économique, la prospérité sociale et l'unité nationale des différentes ethnies du pays.»

De presse libre et de multipartisme, il ne saurait en être question. «Ce n'est pas possible pour l'instant, argumente Liu Xitang, un jeune cadre du Ministère des affaires publiques. Le multipartisme serait synonyme de désordre, les paysans n'y sont pas préparés, c'est trop compliqué. Et dans les villes, il faut d'abord réformer le système administratif, c'est trop tôt.» L'ancien étudiant en histoire explique encore que la Chine est héritière de 2000 ans de dictature impériale. On ne change pas la culture politique d'un peuple du jour au lendemain. Il faut d'abord former les gens. Cette thèse culturelle a pourtant perdu de sa pertinence depuis la démocratisation – encore imparfaite – de Taïwan. Liu Xitang hésite avant d'ajouter: «Comment peut-on parler de démocratie quand on achète les votes des électeurs. Et puis l'île est sous l'influence américaine depuis des décennies…»

Le futur démocratique de la Chine n'est certes pas entre les mains des masses paysannes. La quatrième génération de dirigeants communistes qui arrivera au pouvoir l'an prochain pourrait faire un pas en ce sens. Mais, on connaît mal les intentions de ces nouveaux leaders restés pour l'heure dans l'ombre. En 1989, les étudiants qui réclamaient la démocratie sur la place Tiananmen ne l'envisageaient que sous une forme censitaire. Il n'était pas question de laisser voter les paysans illettrés. Paradoxalement, le jour – encore hypothétique – où la Chine choisira la démocratie, les campagnes y seront le mieux préparées.

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