Eclairage. Nietzsche et Wagner, un couple infernal

Entre Friedrich Nietzsche, dont on célèbre le 100e anniversaire de la mort ce 25 août, et Richard Wagner s'installe une relation impétueuse. Ils n'arrivent pas à se détacher l'un de l'autre pendant toute leur existence active, mais en même temps ils ne peuvent pas se sentir. Au début, un coup de foudre d'amitié masculine forte, suivi d'une période de lune de miel spirituelle.Et puis la rupture, voire la déchirure. La «drogue Wagner» a cessé d'agir sur Nietzsche

Déjà au cours de sa jeunesse sans père, passée au Collège de Pforta, en Saxe, de 1858 à 1864, sous la protection d'une mère certes dévouée mais inculte, le «jeune Fritz» se sert de la musique de Wagner comme d'une drogue. Il comparera plus tard l'effet de la musique de Wagner sur le potache qu'il était avec l'effet du haschisch. Impressionné par les accents révolutionnaires de Wagner et par ses textes exaltant les mythes germains, le jeune Nietzsche écrit et compose. Mais à partir de 1864, pendant ses études de théologie à Bonn, pour résister à la séduction romantique exercée par cette musique qu'il ressent comme un «doux poison», il se voue à l'exigeante discipline de la philologie classique. D'où naîtra un culte des Grecs, la dureté des Spartiates fascinant le caractère tendre du Saxon sensible aux arts. Pourtant, ce qu'il trouve grandiose chez les Grecs anciens, ce n'est pas leur «humanité», comme chez Goethe et Schiller car celui qui se veut un jeune casse-cou considère la rêvasserie comme un amollissement, mais leur «être-là» sans bornes, sans entraves moralo-chrétiennes.

En 1865, Nietzsche se rend à Leipzig où, en 1868, aura lieu la première rencontre avec un Wagner d'une génération de plus que lui. L'orphelin de père sera marqué à vie par cette figure paternelle d'abord adorée, car la perte de son père à l'âge de six ans fut la grande tragédie. Ce maître artisan attaché au terroir qui rend dans ses œuvres, sans le savoir, un culte à Dionysos, mais qui adopte un style de vie raffiné avec velours, soie et champagne, éblouit le fils de pasteur sensuellement frustré et lui offre une possibilité de résoudre beaucoup de ses problèmes jusqu'ici apparemment insolubles. En plus, une «grande dame» à ses côtés, Cosima, de quelques années plus âgée que Nietzsche, qui accompagne le «maître» quoi qu'il arrive. Par une «fidélité de Nibelung», Nietzsche, manquant d'expérience avec les femmes, se met aussitôt à l'aimer infiniment, tel un ménestrel du Moyen Age adorant l'inaccessible dame de son seigneur.

En 1869, tout jeune universitaire, Nietzsche entre à l'université de Bâle, pour enseigner la philologie classique, et non, comme il l'avait souhaité, la philosophie. Il rend des visites intenses à Cosima et Richard Wagner à Triebschen, près de Lucerne, car l'air étouffant de Bâle ne lui convient pas. On lui offre là un bureau, spécialement aménagé pour lui: la première vraie sécurité familiale. Les Wagner ne manquent pas d'égards: ils reconnaissent l'importance de ce génie philosophique déjà connu à l'échelle européenne et ils veulent absolument en faire un apôtre de leur propre «religion», à cette époque encore athéiste. La rencontre avec Wagner porte ses fruits dès 1872: La Naissance de la Tragédie paraît, et fait du bruit. Wagner y est célébré comme l'artiste dionysiaque par excellence, qui domine enfin l'époque de décadence chrétienne. Ainsi l'homme allemand devrait «essayer de marcher sans la tutelle d'une civilisation romane». Le pôle germanique opposé est, pour lui, le double trias que Wagner développera: «Vie, souffrance, joie» et «Folie, volonté, douleur». Dans le troisième acte de Tristan et Iseult, Nietzsche découvre l'art dionysiaque vrai, la «musique comme langue maternelle», et quelques pages plus loin, il avoue qu'une «représentation réussie de Lohengrin» fut pour lui une expérience initiatique. Là, il décroche et parle du «miracle» qu'on connaît avec Wagner, il dit que celui-ci va surpasser la «culture» décadente qu'on peut «observer avec effroi dans la France civilisée», et qu'on pourra la vaincre grâce à «la renaissance du mythe allemand» qui ressuscitera en la personne de Wagner comme «Führer».

Désormais, Nietzsche commence à se situer exclusivement par rapport à Wagner, alors que celui-ci sera tout au plus agréablement surpris par la totale soumission du jeune homme: après tout, avoir un jeune professeur célèbre à ses pieds ne peut que servir ses plans de conquête mondiale qu'il élabore avec Siegfried, plus tard avec le Ring et Bayreuth. Et Nietzsche vient d'atteindre le sommet de sa carrière académique. Mais un orage se prépare: la démolition en règle de La Naissance de la tragédie par le jeune professeur ambitieux Wilamowitz-Moellendorf qui entend, avec son pamphlet Philologie de l'avenir?, acquérir une autorité philosophico-conservatrice, a compromis la carrière du pédagogue Nietzsche pour le restant de ses jours. Pourtant Wagner passe encore, momentanément, pour son protecteur. Mais on voit apparaître des fissures typiques de tout complexe paternel: en effet, Cosima écrit dans son piètre mais fameux journal que Nietzsche se montre de plus en plus fermé et hautain, «comme s'il avait peur d'une trop grande influence». Dans la quatrième Considération inactuelle éditée en 1875 et intitulée Richard Wagner à Bayreuth, un chapitre, lu attentivement sous l'adulation de surface, agrandit la faille surgie en 1873 de manière presque imperceptible. Cosima, infaillible sismographe des rivalités et des luttes de pouvoir, l'a clairement repérée. Dans ce texte, Wagner est appelé «le navigateur mondial au royaume de l'Art», tandis que «le jour de mai 1872 où l'on a posé la première pierre sur les hauteurs de Bayreuth» y est célébré comme un jour de fondation d'une religion. Cependant apparaissent déjà, ex negativo, des termes comme «dilettantisme» pour désigner l'esthétique et «comédie grotesque» pour désigner la vie des Wagner, ce qui ne laisse pas de surprendre le lecteur. De plus, Nietzsche utilise souvent dans cet essai le mot «pouvoir» pour parler de Wagner en tant qu'artiste et en tant qu'homme, sans doute encore dans un sens positif mais de façon un peu trop insistante pour qu'on ne remarque rien. «L'idée de Bayreuth» est mise en relation avec la victoire des Allemands contre les Français dans la guerre terminée quatre ans plus tôt – et parallèlement, Bayreuth est désormais «la bénédiction matinale le jour du combat». On ne peut plus clairement annoncer l'impérialisme agressif de cet empire allemand là. Les «doutes» qui s'expriment souvent et que Nietzsche ne peut contenir, il les couvre avec une sorte de vibrante marche philosophico-impériale. Cependant, dans la conclusion qui couronne l'essai, Nietzsche se laisse malgré lui aller à une critique dévastatrice: «Wagner n'est pas le prophète de l'avenir, comme il aimerait peut-être nous le faire croire, mais l'interprète et le commentateur du passé», donc en un mot: un réactionnaire! Cosima Wagner montre dorénavant, au sujet de Nietzsche, sa véritable face de guenon: avec son habituel fanatisme antisémite, elle couvre d'injures le docteur Paul Rée, un nouvel ami de Nietzsche, qui commencerait, d'après Cosima, à exercer la «mauvaise influence d'Israël» sur l'ex-partisan de la «Maison de Bayreuth» en plein essor, maison «aryenne» de «pur sang germanique»…

Nietzsche reçoit la partition de Parsifal en 1878, il est indigné par la conversion de

Wagner au christianisme. Nietzsche, au contraire, «pareil à la fumée…», veut s'élever toujours plus, toujours plus loin de l'«amollissement, de la «décadence», de la «bêtise de l'esprit allemand et de l'antisémitisme», dans lesquels Wagner a sombré. En mai de la même année, Nietzsche envoie sa dernière lettre à Wagner, elle accompagne le recueil d'aphorismes Humain, trop humain, que rejette en bloc Wagner, fou de rage. Il donne au livre le titre Humain, inhumain, car il est devenu à présent le compositeur de l'Empire, fréquentant l'église «ici et là», comme il l'avoue lui-même, alors que Nietzsche refuse délibérément de «ramper devant la croix».

En vérité, Humain, trop humain est, avec Le gai savoir, l'œuvre la plus accomplie de Nietzsche: avant, il était aveuglé par Wagner et la pensée grecque; après, dans l'air raréfié des hautes montagnes, il adoptera la pose antihumaniste de la «bête blonde» et du «solide surhomme», qui ne lui correspondait guère. Malgré l'augmentation du nombre de lecteurs passionnés, il n'est plus, pour les hautes sphères du pouvoir, qu'un professeur raté, une existence dévastée. Nietzsche s'est servi de la musique de Wagner comme d'une drogue pour surmonter sa jeunesse difficile; une Cosima informée, cultivée l'a aidé à surmonter son désespoir d'avoir une mère illettrée; et l'imposante figure de Wagner l'a aidé à surmonter l'absence d'un père. Mais dans cette cruciale construction d'une figure de remplacement, il va échouer: c'est Wagner qui veut se servir de Nietzsche pour atteindre ses propres objectifs de pouvoir. Il est plus habile que Nietzsche, qui voulait se servir de l'aîné pour fonder sa nouvelle religion dionysiaque. Dans cette épreuve de rupture, Nietzsche tombe gravement malade au cours de la première moitié des années septante: les nerfs et les yeux le font souffrir, il rencontre des difficultés pour lire et écrire, ce qui entraîne en 1876 un abandon de son enseignement de la philologie à Bâle mais ne l'empêchera pas de lire jusqu'en 1879 la littérature et la philosophie grecques. Malgré un regain des idées anti-démocratiques, Nietzsche rejette l'«esprit du temps», ce qui signifie alors tradition allemande, christianisme et antisémitisme, moins par conviction véritablement personnelle que par réaction à Wagner, le grand amour de sa vie. Dès 1878, Nietzsche ne fait que se situer par rapport à Wagner, directement ou indirectement, avec autant d'intensité dans le négatif que précédemment dans le positif.

Wagner meurt en 1883 – Nietzsche l'apprend par hasard dans un quotidien italien – ce qui entraîne chez lui une profonde dépression: «Je n'ai aimé qu'une fois dans ma vie, et ce fut Wagner.» Dans Au-delà du bien et du mal écrit en 1886, il prend ses distances avec la musique de Wagner sur le plan de la théorie musicale et sur celui de l'histoire de la musique: dans la huitième partie Peuples et patries, le philosophe se souvient de sa jeunesse, et pour cela le décès du «vieux» avait été nécessaire: «Je viens d'entendre l'autre jour, toujours comme si c'était la première fois l'ouverture des Maîtres chanteurs de Richard Wagner». Il s'agit là d'une nouvelle première fois, une première écoute «post Wagner». Nietzsche trouve la musique tantôt «surannée» et «étrangère», tantôt «d'une extrême jeunesse» et «malicieuse». Il parle de «grossièreté» à propos de ce «Dionysos allemand» idolâtré jusqu'à la fin des années septante et – ce qui est impardonnable pour un révolutionnaire de l'esthétique – il compare cette musique à «un scintillement de pierreries et de broderies savantes et vénérables», comme si le Dionysos en question était devenu une vieille tante ridicule. Pourtant, la critique de Nietzsche est encore très réservée et mitigée. Mais pour la nouvelle édition de La Naissance de la tragédie, Nietzsche rédige en 1886 une «tentative d'autocritique» en guise de préface, dans laquelle il qualifie Wagner de «grand artiste» mais parle des «mauvaises manières des Wagnériens». La musique dominée par Wagner est désormais «totalement romantique», une «destruction des nerfs de premier ordre, doublement dangereuse pour un peuple qui aime l'ivresse et honore le manque de clarté comme une vertu, dans sa double particularité de narcotique à la fois grisant et troublant». Pour s'en démarquer, Nietzsche commence à donner forme à son Zarathoustra. Entre 1886 et 1888, l'aversion de Nietzsche contre la «Wagnèrerie» s'accentue fortement: en 1888, dans une de ses dernières productions intellectuelles, il s'en prend violemment à Wagner «le dieu lointain, mort». «Le Crépuscule des idoles», allusion transparente au Crépuscule des dieux, sublime quatrième partie de la tétralogie, est un abominable règlement de compte avec de prétendues «erreurs wagnériennes». Dans Ecce Homo, son autobiographie contaminée par la folie des grandeurs, qui ne paraîtra qu'après sa mort, en 1908, figure dans l'avant-dernier chapitre, sorte de résumé au ton grave, «Le cas Wagner». Le mot «cas» («der Fall») est employé ici dans sa double acception: effondrement et cas psychologique. Ce pamphlet est une démolition impitoyable de celui qui est mort cinq ans auparavant et qui est devenu, entretemps, le héros national allemand de l'Empire toujours plus impérialiste et plus antisémite, dont le culte est célébré par des «sociétés wagnériennes» poussant partout comme des champignons, culte que doit envier, dans sa petite chambre d'hôtel, le philosophe de plus en plus esseulé, isolé, et à la fois encensé comme visionnaire fou. Dans Ecce Homo, le rejet de Wagner est célébré comme un immense «effort sur soi-même», et Nietzsche se félicite d'avoir enfin «refoulé la wagnèrerie» tel un vice: «Mon expérience la plus décisive fut ma guérison. Wagner est une de mes maladies». A la place d'une «grande dame pure» (Senta, Cosima), il désire maintenant «l'amour comme fatum, cynique, innocent et cruel». Rétrospectivement, Wagner est un «magicien», un «serpent à sonnettes», mais il fut également une victime, car «le danger pour les artistes et les génies, c'est la femme»: «L'homme est lâche devant l'éternel féminin: les petites bonnes femmes le savent bien», peste Nietzsche qui est devenu un ardent misogyne.

Dans ses dernières heures de lucidité, le philosophe se résout à commettre la violation de sépulture, Nietzsche contre Wagner. Le texte ne paraîtra qu'après sa mort. Une phrase y résonne: «Je n'ai eu personne d'autre que Richard Wagner…» Et au début de 1889, à Turin, alors qu'il envoie déjà dans le monde ses «billets de la folie» signés «Le Crucifié» et «L'Antéchrist», il prouve son attachement à Bayreuth, qui dépasse les limites de sa raison en voie de décomposition, avec ce bout de papier qu'il envoie à Cosima Wagner sur lequel il a griffonné: «Ariane, je t'aime. Dionysos». Lui qui veut radicalement «supprimer» les antisémites («Je vais fusiller tous les antisémites»), il continue de vénérer Cosima, dont toute l'Europe connaît l'antisémitisme virulent.

L'ami Overbeck va finalement chercher l'ami malade à Turin. Il le trouve silencieux, accroupi sur un canapé, dans un coin sombre de sa chambre, le dernier texte Nietzsche contre Wagner posé devant lui, au milieu d'un désordre indescriptible.

Traduction: Antonin Moeri

*Ecrivain, dramaturge, romancier, conférencier du Cercle Romand Richard Wagner dont il publiera prochainement un recueil aux Editions Slatkine, Genève.

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