Lorsque Valentin Roschacher, le jeune directeur de la police antidrogue suisse, est arrivé à Mexico fin 1995 pour enquêter sur la provenance des 132 millions de dollars déposés sur les comptes bancaires helvétiques de Raul Salinas, le frère de l'ancien président du Mexique, il en savait assez sur les liens de la classe politique avec la pègre du pays pour se méfier de ses hôtes officiels.

Alors qu'une équipe d'agents en civil mexicains peu rassurants l'emmenait de l'aéroport à son hôtel de manière expéditive, il commençait à se demander s'il n'était pas en train d'être kidnappé. «C'était une situation comme l'on en voit au cinéma, nous a-t-il raconté. J'ai pensé: est-ce que c'est les bons ou les méchants?» Il ne s'agissait en fait que de mesures de protection policière un peu agressives.

Aujourd'hui, près de deux ans plus tard, Roschacher et son équipe ont pu démêler les réseaux du crime organisé au Mexique, après avoir suivi une piste financière complexe, étayée par des informations fournies par des trafiquants de drogue condamnés. Ils sont arrivés à la conclusion que Raul Salinas de Gortari a gagné des sommes d'argent considérables en garantissant la sécurité des transports de cocaïne du Mexique vers les Etats-Unis.

Et, alors que les enquêteurs suisses se préparent à utiliser les preuves recueillies dans le cadre d'une action en justice visant à confisquer les fonds de Raul Salinas, leurs homologues aux Etats-Unis, plus nombreux et expérimentés, ne sont pas parvenus à monter un dossier similaire.

Certains d'entre eux estiment pouvoir obtenir des inculpations. D'autres admettent officieusement que l'enquête de Washington sur Salinas est mal partie dès le début, en raison de conflits de compétence et de territoire entre les agences et les procureurs fédéraux, de désaccords sur la manière d'employer les témoins, de plaintes d'agents sur le terrain concernant des interférences et un manque d'intérêt de la hiérarchie.

Le fait que les deux gouvernements aient agi dans le plus grand secret ne permet pas d'apprécier l'ampleur des preuves accumulées avant qu'elles soient présentées devant un tribunal. Salinas, quand à lui, nie toute concussion.

Les responsables du Département de la justice américain ne manquent pas de faire remarquer qu'ils ont cherché à monter un dossier criminel, qui nécessite des preuves autrement plus importantes que celles que les Suisses ont à fournir.

L'étonnant succès de la petite équipe de Roschacher a pourtant éclairé d'un jour défavorable le traitement par Washington d'un cas que les hauts responsables américains avaient qualifié de décisif pour combattre non seulement l'afflux de drogues aux Etats-Unis via le Mexique, mais également le système complexe de corruption politique qui l'a rendu possible aussi longtemps.

Le contraste est d'autant plus saisissant qu'il semble que les Suisses aient essentiellement bâti leur dossier grâce à des témoignages et des informations obtenus en premier lieu par les Américains. «Ils sont comme une souris qui se mettrait à rugir, dit un ancien haut responsable de la police américaine, ils ont rencontré obstacle après obstacle mais, à force d'obstination, ils ont réussi à boucler leur enquête.»

Rien ne dit cependant que les investigations suisses et américaines en cours suffiront à prouver la collusion présumée de la famille Salinas avec les barons de la drogue. Un compte rendu partiel, à partir de documents gouvernementaux et de dizaines d'interviewes, laisse penser que ni les unes ni les autres ne sont parvenues à pénétrer le cercle intime des deux frères.

Certains enquêteurs estiment néanmoins que Raul Salinas a pu être un atout important pour les trafiquants, même s'il n'était pas en mesure de prendre son téléphone pour décommander les descentes de police. Ils auraient pu l'utiliser pour donner l'impression d'avoir des complicités au plus haut niveau.

«Raul Salinas n'était pas là pour protéger les convois avec une mitraillette sur la route de la frontière, fait remarquer Roschacher. Nous parlons d'un système – d'un système dans lequel une personne donne des ordres à une autre, qui donne à son tour des ordres à une troisième.»

Raul Salinas, accusé d'avoir commandité le meurtre d'un politicien de premier plan et aujourd'hui détenu dans une prison de haute sécurité au Mexique, a toujours proclamé son innocence. Il maintient que l'essentiel des sommes déposées sur ses comptes provient d'hommes d'affaires mexicains, pour un fonds d'investissement qu'il devait créer.

«Je n'ai jamais traité avec des trafiquants de drogue, et je n'ai jamais reçu d'avantages ou d'argent d'un quelconque trafiquant de drogue, a-t-il affirmé au procureur général de la Confédération, Carla Del Ponte, dans une lettre manuscrite qu'il lui a adressée de prison il y a deux mois. L'origine de tous mes revenus, et de tous les fonds dont j'ai disposé, est légale.»

Carlos Salinas, l'ancien président dont le mandat est arrivé à échéance en 1994, juste avant l'effondrement de l'économie mexicaine, n'a jamais eu à répondre d'aucune inculpation. Il vit en Irlande et dans le sud de la France. Selon l'un de ses anciens amis, il attend avec impatience que le peuple mexicain veuille bien porter un jugement plus indulgent sur sa présidence.

Quelques mois après la découverte des comptes bancaires de Raul Salinas, grâce aux informations des agents américains, il est apparu que cette affaire impliquait quelques-uns des plus importants hommes d'affaires mexicains, ainsi que des banques au Mexique, aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et en France.

L'enquête sur ces comptes, après ceux de Marcos ou de Mobutu, donnait l'occasion aux Suisses de démontrer que leurs banques n'étaient plus aussi indulgentes envers les fonds de provenance douteuse. Une autre motivation puissante entrait en ligne de compte: si le gouvernement suisse peut prouver sans équivoque que les fonds déposés proviennent du commerce de la drogue, il pourra les conserver, comme la loi le lui autorise.

En tout et pour tout, Roschacher a pu disposer d'une équipe de trois enquêteurs, très acharnés, et du soutien de Carla Del Ponte, le procureur de la Confédération. Il pensait pouvoir compter, après des années de collaboration policière et judiciaire avec Etats-Unis, sur l'aide de ses collègues américains. En lieu de quoi, les informations sur les comptes bancaires et les cartes de crédit ont mis des mois à lui parvenir. Les procès-verbaux d'interrogatoires de trafiquants ou de témoins entendus dans le cadre de poursuites aux Etats-Unis ont été longs à obtenir et parfois refusés. Un jour, alors que Carla Del Ponte interrogeait un témoin fourni par les Américains, en présence d'un procureur fédéral de New York plutôt récalcitrant, elle s'est mise en colère et a expédié une lettre à son homologue américaine, Janet Reno. «Parfois, nous avons eu de la peine à coordonner nos procédures», dit sobrement Carla Del Ponte en soulignant sa gratitude pour l'aide que les autorités américaines finirent par lui apporter. «Mais il ne faut pas s'étonner que je puisse m'emporter quand je vais jusqu'aux Etats-Unis pour interroger un témoin et que je m'entends dire par le procureur fédéral: «Vous ne pouvez pas poser cette question.»

Les rumeurs concernant Raul Salinas, pendant la présidence de son frère, portaient essentiellement sur l'idée qu'il s'était enrichi grâce aux pots-de-vin versés par les hommes d'affaires mexicains pour obtenir des marchés juteux de l'Etat. Mais les agents de la lutte antidrogue, des douanes et du FBI avaient des rapports sur ses liens avec au moins deux importants trafiquants de cocaïne mexicains. Bien qu'explosifs, ces documents étaient cependant insuffisants pour l'ouverture d'une enquête spécifique. Tout a changé après la découverte des comptes bancaires suisses. Suite à diverses chicanes administratives, c'est le bureau du FBI de New York, où Salinas avait également déposé des fonds, qui fut chargé de l'affaire.

Ce dossier était important pour le FBI car il visait haut: Salinas d'une part, qui avait fait transiter des dizaines de millions de dollars par la Citybank, et les directeurs de la section des comptes privés de la banque d'autre part, qui semblaient ne pas avoir fait d'efforts pour vérifier l'origine de ces fonds. Pourtant, d'après des familiers du dossier, le bureau de New York n'en fit pas sa priorité et dut bientôt se consacrer entièrement à l'enquête sur l'accident du vol TWA 800.

Pendant les mois qui suivirent la confrontation entre Mme Del Ponte et le procureur de New York, les autorités suisses n'eurent plus aucun accès aux témoins américains. Il leur fallait pourtant encore prouver que Raul Salinas était lié au trafic de drogue. Des pressions considérables pour une plus grande transparence des banques suisses s'exerçaient par ailleurs sur le gouvernement de la Confédération, à la suite du scandale créé par la découverte du traitement des comptes des victimes du nazisme. Puis, après à peine un an, l'enquête progressa. «Nous avons eu la chance de pouvoir parler à des témoins très bien informés de ce qui se passait au Mexique, raconte Roschacher. Pour la première fois, des témoins nous rapportaient des faits concrets – j'étais là, j'ai vu ça – au lieu des rumeurs habituelles.»

Malheureusement, les enquêteurs suisses s'aperçurent que la confidentialité de leurs témoins était entamée par des fuites aux médias, en particulier au Mexique, ce qui jetait le doute sur la qualité des témoignages contre Salinas. Mais Roschacher affirme ne pas s'être laissé troubler par ces détails. «Tant qu'on ne peut pas affirmer d'un témoin qu'il est un menteur notoire, il reste un témoin valable et nous écoutons ce qu'il a à dire.»

Au début de 1997, pour des raisons qui restent obscures, le robinet de l'aide américaine s'est ouvert en grand. Le Département de la justice a autorisé les Suisses à interroger une dizaine de témoins supplémentaires, dont au moins trois trafiquants condamnés qui ont fourni des informations détaillées liant Salinas à des pots-de-vin. Les autorités mexicaines ont également fourni des rapports montrant que durant les trois dernières années de la présidence de son frère, Raul Salinas a déposé des sommes gigantesques dans les banques mexicaines. Lors d'une interview, Mme Del Ponte a précisé que l'enquête démontre qu'«il a directement reçu de l'argent pour protéger le passage de tonnes de cocaïne à travers le Mexique». Il reste à comprendre comment il s'y est pris, vu qu'il n'occupait aucune fonction dans la police et avait quitté le gouvernement en 1992.

Les enquêteurs mexicains ont examiné de près la relation entre Raul Salinas et l'un de ses proches associés, Justo Ceja, par ailleurs secrétaire particulier de Carlos Salinas. Ceja est aujourd'hui en fuite et accusé d'avoir amassé une fortune colossale alors qu'il était au gouvernement. (Le comptable de Raul Salinas a été arrêté à la mi-juillet pour les mêmes chefs d'inculpation et l'épouse de Salinas a été condamnée à deux ans de prison pour avoir obligé des témoins à mentir dans le cadre de l'instruction pour meurtre à l'encontre de son mari.)

L'un des témoins clé, Guillermo Pallomari, un expert en ordinateurs d'origine chilienne devenu l'adjoint d'un patron du cartel de Cali, Rodriguez Orejuela, a été entendu par les Suisses le 19 novembre dernier dans une prison de Virginie. Il leur a dit des choses qu'il n'avait pas dites aux enquêteurs américains qui l'avaient pourtant interrogé pendant trois mois. Selon une transcription partielle de ses déclarations parue dans le journal mexicain El Universal, il a affirmé que les patrons de la drogue colombiens ont commencé à renforcer leur partenariat avec Carillo, le plus grand trafiquant mexicain, aux alentours de 1992, après avoir connu des difficultés aux Caraïbes. Rodriguez Orejuela a voulu copier au Mexique le réseau de protection politique qu'il avait établi en Colombie. Pour ce faire, les barons de Cali ont rédigé un mode d'emploi de la corruption politique, dont une copie a été envoyée à Carillo, accompagnée de quelque 80 millions de dollars – dont la moitié aurait été versée à Raul Salinas pour s'assurer la complicité de l'administration de son frère.

Selon Pallomari, cet argent était envoyé avec la cocaïne et déposé sur les comptes de sociétés fictives ou versé par l'intermédiaire d'un Bolivien que le cartel de Cali avait placé à Mexico. Pallomari a également affirmé qu'à une occasion, Raul Salinas est intervenu à la demande des Colombiens pour qu'ils puissent récupérer une cargaison de cinq tonnes de cocaïne saisie par la police à Acapulco au début de 1994 avec l'aide des Américains. Pallomari a enfin expliqué aux enquêteurs suisses comment ils pourraient retrouver la trace des versements aux politiciens mexicains dans des livres de comptes de 1994 du cartel de Cali, saisis par la police colombienne en 1995.

Le témoignage de Pallomari avait quelques faiblesses, mais il aurait été très utile aux enquêteurs du Texas quand ils tentaient de relier Salinas aux activités de Carillo. En fait, ceux-ci n'ont connu les grandes lignes de la déposition de Pallomari que près d'un an et demi après qu'il eut bénéficié de la protection des autorités américaines. Et toute possibilité de prouver les liens entre Salinas et Carillo s'est évanouie avec le décès du trafiquant, à la suite d'une opération de chirurgie esthétique.

Les enquêteurs américains ont encore plus de peine avec les informations fournies par Ramos, un ancien lieutenant du cartel de MedellÍn, qui a approché les enquêteurs de Houston en 1991, année où il a été condamné à perpétuité pour trafic de drogue. Il leur a dit avoir rencontré Salinas à la fin des années 80, pour organiser l'atterrissage et la protection des avions convoyant la drogue, dans le nord du Mexique. Sa crédibilité a été mise en doute jusqu'à la fin de 1997, date à laquelle il a été interrogé par un procureur fédéral à New York, puis par les enquêteurs suisses.

Traduction Julia Perdriau

©The New York Times

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