Dans quelques semaines, avant le mois de juin selon le calendrier qu'elle s'est fixé, Ruth Metzler aura décidé. En attendant, à la Taubenstrasse, dans les locaux de la Police fédérale à Berne, l'ambiance est morose. Quelle variante la conseillère fédérale va-t-elle privilégier? Sur le bureau de la ministre, quatre scénarios différents règlent l'avenir de la Police fédérale. L'un d'eux, désigné comme prioritaire par la direction du projet, prévoit une quasi-dissolution de cette unité, absorbée par les Offices centraux de police criminelle. C'est-à-dire par «les autres», les collègues du Bundesrain 20, un immeuble proche de celui de la Police fédérale mais néanmoins distinct, qui abrite notamment l'Office central de lutte contre le crime organisé.

Il y a deux semaines, plus de 80 employés de la Police fédérale signaient une pétition adressée, notamment, à chacun des sept conseillers fédéraux (Le Temps du 5 avril). Les signataires suppliaient le gouvernement de ne rien décider qui puisse affaiblir la sécurité intérieure, ce qui signifiait pour eux ne rien toucher à l'organisation actuelle, qui «a fait ses preuves». Le statu quo impliquerait en particulier de ne pas séparer les deux fonctions exercées aujourd'hui simultanément par la Police fédérale, Police judiciaire et renseignement intérieur.

Défense d'intérêts corporatistes? Incompatibilité entre les cultures d'entreprise de deux services rivaux? Fausses manœuvres de la part des responsables du dossier, y compris les collaborateurs directs de Ruth Metzler, la ministre de la Justice et de la Police? Ou divergences de fond sur l'avenir de la sécurité intérieure suisse, en plein remaniement? Si la plupart des interlocuteurs privilégient les deux premières pistes, toutes les questions n'ont pas encore trouvé de réponse. Mais les cafouillages révélés par ce geste exceptionnel – qui risque pourtant d'être perçu par Ruth Metzler comme une singulière balourdise – sont devenus, eux, publics. Pourquoi une telle protestation, dans quel contexte et pour quels enjeux?

«Il est temps que les guerres de clan cessent et que l'on simplifie les structures. La coopération avec l'étranger et entre les cantons et la Confédération doit être plus efficace», analyse un policier, qui comprend mal que la Police fédérale entre à reculons dans le processus. L'été dernier, Ruth Metzler avait décidé que la Police fédérale serait détachée du Ministère public de la Confédération, où elle disposait d'une incontestable indépendance, et intégrée dans la hiérarchie du département, plus exactement au sein d'un service dénommé – ironie du langage – Office fédéral de la police. Allez distinguer entre la première qui s'occupe notamment de contre-espionnage et de trafic d'armes et le second qui lutte contre le crime organisé et le blanchiment d'argent! La réunion de ces deux services dont la dualité est un produit de l'histoire, et en particulier de l'affaire des fiches, a été décidée afin de supprimer des doublons et de gagner en efficacité.

Depuis l'automne dernier, un groupe de travail baptisé «Strupol» – comme structures et police – réfléchit donc à différentes variantes destinées à mettre en œuvre une intention qui remonte au rapport de la commission d'enquête parlementaire sur l'affaire Kopp, il y a plus de dix ans. L'incertitude pèse donc depuis longtemps sur les deux services. En 1992, Arnold Koller avait fait un premier pas dans la direction indiquée par la commission d'enquête parlementaire. Il avait décidé de détacher de la Police fédérale le Bureau central de police, qui s'occupait en particulier de la lutte contre le trafic de stupéfiants, pour l'intégrer à l'Office fédéral de la police. Par la suite, le ministre d'alors devait encore développer ce pôle en lui adjoignant la lutte contre la criminalité organisée. Décision d'une grande portée, puisqu'elle assignait à la Police fédérale un rôle désormais secondaire dans une tâche politiquement considérée comme prioritaire et confiée à l'Office fédéral de la police.

Aujourd'hui, le plus timide des scénarios étudiés se rapproche du statu quo, laissant à la Police fédérale ses prérogatives actuelles, alors que les plus extrêmes passent par une importante redistribution des tâches, et impliquent un quasi-démembrement de cette unité. La place du chef de la Police fédérale, Urs von Däniken, sur lequel les avis varient du tout au tout, serait évidemment remise en cause.

La réaction de la Police fédérale face à ce projet a été d'autant plus vive qu'elle se trouvait amplifiée par les inquiétudes qu'engendre tout processus de fusion et par le déficit d'information qu'éprouvent presque immanquablement tous les fusionnés. D'emblée, les employés de la «PF» ont eu de mauvais pressentiments. Après la décision de Ruth Metzler, à la fin de l'été dernier, Anton Widmer, le directeur de l'Office fédéral de la police, leur avait annoncé en substance: «Je sais que la décision n'est pas facile pour vous, mais j'attends de vous que l'ambiance soit bonne et que les critiques cessent.» Le patron de l'Office leur a abruptement expliqué, à un moment mal choisi, juste avant la présentation du rapport annuel de la Police fédérale, que tous leurs postes seraient remis au concours. Le chef de la Police fédérale, Urs von Däniken, s'est alors levé, raconte un témoin, pour regretter que les opérations ne se déroulent pas mieux. A l'apéritif, alors qu'Anton Widmer s'était déjà éclipsé, les fonctionnaires de la «PF» sont venus féliciter leur chef d'avoir «enfin parlé.» L'attitude d'Anton Widmer était d'autant plus difficile à accepter pour eux que l'homme est très généralement décrit comme «mou», «inexistant», «pas à la hauteur.» Le mécontentement est allé en augmentant. Selon un observateur, les membres de la Police fédérale ont eu le sentiment de perdre leur temps. Les séances succédaient aux séances, on y brassait beaucoup d'air, du moins était-ce le sentiment qu'ils en retiraient.

Une impression que les différences de culture d'entreprise entre les deux services ne pouvaient qu'accentuer. «Dans la police, c'est comme dans l'armée: les unités ont chacune leur esprit», relève un connaisseur du milieu. La Police fédérale a une longue tradition derrière elle, même si ce qu'elle a fait pendant cinquante ans, jusqu'au scandale des fiches, restera dans l'histoire comme l'exemple même d'une immense gabegie. Ce pénible épisode a laissé des blessures, même si la Police fédérale a fourni depuis un travail considérable pour changer de fond en comble ses méthodes de travail et redresser autant que possible une image terriblement abîmée, peut-être détruite. Ses enquêteurs, qui se veulent avant tout des hommes de terrain, sont issus des rangs des polices cantonales, lesquelles sont consultées avant qu'un des leurs ne soit engagé à Berne.

En face, à l'Office fédéral de la police, ou plus exactement aux Offices centraux de police criminelle – une division récente dont les effectifs ont été fortement augmentés ces dernières années —, le style est foncièrement différent. D'abord, les gens y sont en général plus jeunes. Ils possèdent aussi davantage de diplômes, acquis à l'Uni de Zurich ou à celle de Saint-Gall, tout en étant en général moins bien payés, à fonctions égales, que leurs collègues de la Police fédérale au bénéfice de privilèges hérités du passé.

Par ailleurs, les deux services n'ont pas la même orientation. La Police fédérale fonctionne à la fois comme service de renseignement intérieur – à l'instar, en France, de la Direction de la surveillance du territoire (DST) et des Renseignements généraux – et comme police judiciaire pour la poursuite des délits qui entrent dans sa compétence. Et elle tient mordicus à conserver cette dualité. Les Offices centraux, eux, ne sont qu'une police judiciaire et non un service de renseignement.

La nuance n'est pas dénuée de pertinence pour comprendre les rivalités qui opposent les deux services. Le renseignement et la police judiciaire, «ce n'est pas le même métier», soutiennent plusieurs spécialistes. Et c'est bien autour de leur séparation plus ou moins stricte que tourne toute la réorganisation en cours. La police judiciaire a besoin d'informations utilisables dans le cadre d'une enquête où, tôt ou tard, la défense aura accès au dossier et posera des questions sur la source des informations. Les services de renseignement, eux, peuvent se contenter d'informations plus floues, dont l'origine restera secrète mais qui permettront de discerner certaines menaces et d'orienter la politique de sécurité des organes de l'Etat.

Ce qui ne veut pas dire que le renseignement et la police judiciaire doivent être cloisonnés, encore que la mise en commun des informations soulève de sérieux problèmes quant à la protection des données. C'est d'ailleurs là l'une des difficultés juridiques qui devront être surmontées lors du rapprochement des deux services. Néanmoins, les cantons ne connaissent souvent pas une telle séparation. Et leur intérêt est d'abord d'avoir à Berne un seul interlocuteur, quel que soit le domaine. C'est ainsi que le procureur général de Genève, Bernard Bertossa, estime qu'«on a eu une bonne expérience à Genève avec une seule police et un seul chef. Cela dit, si l'on pense que c'est politiquement mieux de séparer, pourquoi pas?» Mais le magistrat genevois est surtout inquiet à l'idée qu'aucune décision ne soit prise, ou seulement des demi-mesures, dix ans après l'affaire des fiches.

Ruth Metzler s'est engagée à trancher dans le vif rapidement. La décision interviendra toutefois dans un contexte en pleine évolution. D'une part, le Ministère public fédéral va reprendre ces prochaines années les compétences exercées jusqu'ici par les différentes justices cantonales dans la lutte contre le crime organisé. La réussite de toute l'opération dépend en bonne partie des moyens qui seront mis à disposition du Parquet fédéral. La réorganisation des services de police fédéraux doit évidemment être pensée dans cette perspective.

Par ailleurs, une vaste réflexion a été lancée l'an dernier sur le partage des tâches entre la Confédération et les cantons dans le domaine de la sécurité intérieure. Baptisé «USIS», ce travail doit remettre à plat toute la répartition actuelle des compétences dans le domaine policier et judiciaire. Dans cette perspective, les cantons, sans mettre en doute la nécessité pour la Confédération de restructurer ses services de police, peuvent craindre que celle-ci ne renforce ses effectifs en puisant dans les forces cantonales. Ils redoutent donc que Ruth Metzler ne prenne ces prochaines semaines une décision prématurée, qui préjugerait des résultats de la réflexion en cours, puisque les compétences des cantons en matière de sécurité doivent faire l'objet d'un examen approfondi. La pertinence de cette critique est reconnue au sein même du Département de Ruth Metzler. La conseillère fédérale n'en a pas moins été d'avis, jusqu'ici, que la réorganisation des services de police, incertaine depuis dix ans, ne pouvait plus attendre.

Enfin, le renseignement intérieur, exercé actuellement par la Police fédérale, sera affecté par la création d'une coordination avec les services secrets extérieurs, rattachés jusqu'ici au Département de la défense. C'est une troisième donnée dont la décision de Ruth Metzler sur la place du renseignement dans le nouvel organigramme aura à tenir compte.

Le jour où la conseillère fédérale avait informé les collaborateurs du Ministère public fédéral que Valentin Roschacher allait succéder à Carla Del Ponte, son allocution avait été accueillie par les grognements de l'assemblée. Dans l'ascenseur qui la ramenait, elle n'avait pas caché son étonnement. «Est-ce que je me trompe, ou les gens sont-ils déçus?» Ils l'étaient, le candidat du sérail, le procureur adjoint Felix Bänziger, ayant été écarté. Toutes les informations n'étaient peut-être pas remontées jusqu'à elle. Au moins, cette fois, aura-t-elle été avertie, encore que l'on puisse se demander si elle a prêté une attention suffisante aux premiers signaux qui lui étaient parvenus sur le malaise de la Police fédérale.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.