Chaque personne, chaque mouvement et chaque parti tentent de saisir, d'interpréter et éventuellement de changer le monde de manière plus ou moins subjective. Les uns le font systématiquement, d'autres un peu moins. Les uns aiment les faits et les chiffres, les autres les discours qui ont le moins de contact possible avec la réalité.

Dans la querelle politique, il est de bon ton d'étiqueter d'idéologues tous ceux qui voient et comprennent le monde autrement. C'est la pensée de l'autre qui est idéologique, l'autre pensée. Une position soi-disant non idéologique présentée de manière pénétrante en tant que composant de sa propre idéologie. Car chacun a une idéologie, représente avec elle et à travers elle des intérêts, politiques également. Et ces différents intérêts et idéologies se chassent, se mesurent et s'améliorent dans le débat politique.

Tout pays a le néant politique estival qu'il mérite.

l Christoph Blocher a stimulé le vieux débat sur le totalitarisme grâce à un nouveau tour de passe-passe: le fascisme ressemble au stalinisme. Le stalinisme ressemble au socialisme et à la social-démocratie. Et tous les partis suisses – excepté l'UDC – recèlent plein de socialistes. Le PS a réagi à ce bluff comme une vierge effarouchée. A demandé des excuses sans en obtenir. A annoncé son propre rapport, mais n'a rien publié.

l L'historien bernois Tobias Kästli explique dans plusieurs essais que certains membres du brave Parti socialiste suisse ont eu parfois un peu de peine à se distancier clairement du stalinisme. Et exige par conséquent une déidéologisation du parti, une privatisation de Swisscom et – surpassant Blocher – un refus radical de toute forme de socialisme.

l Moritz Leuenberger n'a aucune stratégie pour l'avenir de Swisscom. C'est pourquoi il veut vendre le plus vite possible les actions de la Confédération. Au lieu de répondre aux critiques concernant son désintérêt manifeste pour les changements techniques et économiques, il considère tous ceux qui ne veulent pas vendre les actions de Swisscom comme des idéologues d'un autre âge. Dans le même temps, Moritz Leuenberger réclame – comme en son temps Ursula Koch – un débat volontairement nébuleux sur les valeurs fondamentales.

l Un entretien de Christoph Blocher avec un Franco Cavalli mal préparé et faible sur le plan de l'argumentation dans le Tages-Anzeiger a clairement démontré qu'un débat sur le contenu serait nécessaire.

Fuite dans l'essentiel

L'UDC est nationaliste, antieuropéenne, antisociale, ennemie des femmes et des étrangers. L'UDC prône l'exclusion et le racisme. L'UDC est néanmoins un parti démocratique et non fasciste. La gauche doit réfléchir à ce parti et à ses positions.

La mise à jour de l'histoire fait partie de cette réflexion. Jusqu'à l'après-Stalingrad, la droite politique a gouverné seule la Suisse. La majorité de la population toutes classes sociales confondues était contre Hitler et les nazis. La Suisse a échappé à la Deuxième Guerre mondiale parce qu'elle était utile aux nazis. Ce n'est pas Guisan qui a sauvé la Suisse, mais les tunnels alpins, les blanchisseurs d'or et d'argent du monde des banques ainsi que la fabrique d'armement Bührle qui fournissait la Wehrmacht. Parallèlement à cet opportunisme compréhensible et de surcroît très rentable, la Suisse a inutilement renvoyé à une mort certaine les réfugiés fuyant l'Holocauste. Nous aurions pu les sauver et avons négligé de le faire.

Les crimes des nazis sont sans précédent dans l'histoire. Rien ne peut les excuser, et ils ne sont comparables à rien. D'autre part, il y a les crimes du stalinisme. Rien ne peut les excuser, ils ne sont comparables à rien. Mais les nazis ne sont pas des staliniens et vice-versa. Ils ont chacun leur histoire, leurs crimes. Le fascisme n'a pas remis le capitalisme en question, il voulait juste en éliminer les juifs. Sur le plan de la politique économique, le fascisme allemand a mis en œuvre un keynésianisme de guerre, ce qui au sein de la social-démocratie a suscité ici et là des irritations. Le stalinisme était bureaucratique, antidémocratique, terroriste, et de ce fait inefficace économiquement. Le stalinisme a produit avec succès, par phases, du béton, de l'acier et toutes sortes d'instruments de guerre. Cette forme de fordisme de seconde main ne suffit pas pour la production d'automobiles qui fonctionnent. Une des faiblesses de la gauche – mais pas seulement de la gauche – était, est et reste le fait que, jusqu'à aujourd'hui, elle n'a pas compris les lois de mouvement de ce socialisme inexistant réellement et par conséquent voué à l'implosion.

Pour autant que la vision de l'observateur politique suffise, il n'existe pas actuellement en Suisse de force suffisamment importante pour élaborer une alternative au capitalisme. Les objets du débat actuel concernent la mécanique fine du système. Le peuple doit-il élire le Conseil fédéral? Le référendum constructif a-t-il un sens? L'âge de l'AVS doit-il être rehaussé? Qui bénéficiera de quelle quantité de l'or de la banque nationale?

Comparativement à ce qui se passe dans les autres pays capitalistes et développés, en Suisse, l'interventionnisme de l'Etat est exceptionnellement modeste. Il a légèrement augmenté dans les années 90, car la Suisse, en raison d'une mauvaise politique économique, a connu une croissance inférieure à celle des Etats-Unis et des pays de l'Union européenne. La Suisse n'était pas seulement championne d'Europe en matière de croissance zéro, mais durant la même période, le pouvoir d'achat réel de la majorité de ses habitants avait baissé. La Suède, plus mobile, et la Hollande, volontiers citée en exemple par la droite comme par la gauche, font preuve d'un interventionnisme étatique bien plus élevé, comme la France, qui mène une politique économique étonnamment efficace. Aujourd'hui, il ne s'agit ni de liberté citoyenne, ni de l'étatisation de l'économie, mais du calibrage fin du système existant.

Au lieu de réfléchir aux problèmes concrets de la Suisse, Christoph Blocher, Moritz Leuenberger et Tobias Kästli pratiquent des manœuvres d'évitement dans le soi-disant essentiel. L'insuffisance de l'argumentation dans le concret est remplacée par un simulacre de profonde réflexion. Chez Christoph Blocher, l'objectif est clair: il veut rendre la Suisse antisociale, c'est pourquoi il repère des socialistes partout. Chez Moritz Leuenberger et Tobias Kästli, il s'agit apparemment d'un soubresaut à droite à l'intérieur des ateliers de réparation du socialisme au service du capitalisme.

Glissement à droite de la gauche?

Pour Tobias Kästli, il est fâcheux que le PS des années 90 – avant d'ailleurs que les trois ans de pause de l'ère Koch ne suivent avec la participation dudit Kästli – agisse plus à gauche que ses partis frères européens. Et avec un certain succès. Mais la politique du PS était et est restée pendant toutes les années 90 immanente au système:

l Le PS est le premier parti à avoir clairement défendu une adhésion à l'UE, parce qu'une rerégulation politique ne peut se faire avec succès que dans des structures importantes. Parallèlement à cela, le PS a développé la politique des mesures d'accompagnement, l'utilisation des marges de manœuvre disponibles au niveau national afin de garantir et d'accroître le progrès démocratique, social et écologique.

l Le PS a placé la politique économique au centre de ses préoccupations, a exigé des modifications structurelles rapides et simultanément, en tant qu'élément stimulant de la nécessaire croissance économique, plus de justice sociale par le biais d'un pouvoir d'achat plus élevé et le développement écologique.

l Le Parti socialiste suisse a défendu la diminution de moitié des coûts de l'armée, la distribution de drogues dures et s'est engagé contre la police politique. Ces faits le prouvent: le PS n'a pas mené une politique révolutionnaire, en rupture avec le système, mais a tenté de formuler une politique de réforme contre le néolibéralisme.

Ces deux derniers siècles, certains représentants de la gauche politique sont partis du principe que le socialisme allait remplacer le capitalisme, comme celui-ci avait autrefois éliminé le féodalisme.

Le nombre des personnes qui politiquement partagent cette opinion ne va pas en augmentant, mais en diminuant. Seule une question émeut encore la plupart des membres de la gauche – si tant est qu'ils puissent être émus: comment, dans un contexte où le capitalisme s'impose globalement, le système peut-il être rerégulé de manière efficace, sociale et écologique?

Pour le formuler prudemment, il semble que dans les pays industrialisés et développés, les conditions préalables ont été remplies afin que le socialisme démocratique puisse signifier pour la grande majorité des hommes plus de démocratie, plus de bien-être et une meilleure qualité de vie.

La gauche politique ne peut pas faire autrement que dessiner un projet concret – si elle veut discuter encore une fois sérieusement de la question de la rupture avec le système – et dire comment fonctionne un système qui, libre de la primauté de la mise en valeur du capital, résout mieux la production de biens et de services de manière démocratique, sociale et écologique, que le capitalisme plus ou moins bien régulé.

Même les hommes de gauche qui considèrent aujourd'hui la rupture avec le capitalisme comme définitivement impensable devraient aujourd'hui faire preuve d'intérêt politique pour un projet mettant en évidence, secteur par secteur, la manière dont une société pourrait fonctionner, qui tout en respectant les besoins des travailleurs payés et non payés produirait des biens et des services efficaces. Un tel projet devrait se référer à un espace important du point de vue économique et politique, comme l'Union européenne, afin de dessiner, en travaillant les moindres détails, l'esquisse à peu près utilisable d'une société socialiste, démocratique, se régulant elle-même.

Les questions suivantes indiquent peut-être la direction que ce travail de réflexion devrait prendre:

l Comment la production et la commercialisation très complexe de biens et de services de plus en plus nombreux et raffinés peuvent-elles être planifiées et réalisées en fonction des besoins? Quels mécanismes de planification et de marché peuvent et doivent conduire un processus au centre duquel il n'y a plus la mise en valeur et l'appropriation du capital par le plus petit nombre, mais la satisfaction des besoins de tous? Quels mécanismes remplacent la dynamique destructive et productive du capitalisme déjà décrite dans le manifeste communiste?

l Quelles formes prendra le travail aujourd'hui parfois payé parfois non payé? Qui disposera et sous quelle forme de quels revenu, fortune et santé?

l L'appropriation privée des plus-values créées par la mise en zone et l'installation des infrastructures par les pouvoirs publics renchérissent, via des rentes foncières féodales, l'habitat et le travail. A quoi ressemblerait la production efficace de logements et de postes de travail confortables?

l Comment un système qui mêle trafic privé et transports publics peut-il – sans que le plaisir de se déplacer soit compris uniquement comme un faux besoin et une aliénation – allier mobilité sûre et rapide et moindre utilisation des ressources?

Personnellement, j'en suis convaincu: tant qu'il n'y aura pas de projet donnant à ces questions et à bien d'autres des réponses concrètes, vérifiables, le nombre des hommes de gauche qui croient à la rupture possible avec le capitalisme n'augmentera pas. Au contraire, il diminuera. Il est donc d'autant plus important que la gauche représente de manière conséquente les intérêts des petits et moyens revenus.

Traduction: Fabienne Girardin

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