Ce n'est plus la Yougoslavie, pas encore un pays; officiellement, le Kosovo fait toujours partie de la Fédération yougoslave. La seule évocation des mots indépendance et référendum fait frissonner les diplomates onusiens. Ce flou juridique pourrait durer, mais il ne perturbe que les Occidentaux. Six semaines après la libération du Kosovo par les troupes de l'OTAN, 720 000 réfugiés albanais sont déjà rentrés.

A la condition expresse de ne pas être Serbe, la vie a repris son cours pour tout le monde. Partout dans la province règne une extraordinaire atmosphère de fête, alimentée en partie par le cosmopolitisme du lieu – stupéfiante tour de Babel où s'agitent plusieurs dizaines de milliers de militaires et d'«internationaux». Quelque 120 ONG se partagent le gâteau humanitaire, pour 1,7 million d'habitants, un record de l'absurde.

Habituée à des années de couvre-feu imposé par le régime d'apartheid de Belgrade, la jeunesse albanaise se presse chaque soir dans les rues des grandes villes (Pristina, Prizren), s'enivre de liberté. Les terrasses sont bondées, les troquets essaiment à toute vitesse, qui crachent leurs airs de musique techno orientale. Sitôt la nuit tombée, les hélicoptères de la KFOR en vol stationnaire trouent l'obscurité de leurs faisceaux lumineux, ajoutant au surréalisme du décor. L'après-guerre à Pristina est joyeux, comme à Sarajevo durant le premier été de paix. Le samedi soir, sur l'avenue Mère Teresa au centre de la capitale, filles et garçons ont retrouvé leurs codes de séduction. Les unes, volontiers provocantes, défilent sous le regard concupiscent des autres, tiraillés entre l'envie de tchatcher et celle de comparer les chromes de leurs GTI poussiéreuses, immatriculées en Suisse, en Allemagne ou à Tirana. Scènes de vie.

Une université albanaise, enfin

Parfaitement anglophone, Ballsor Hodja aurait dû continuer ses études à la faculté de linguistique de Pristina, dans l'ex-université parallèle albanophone. Mais les Serbes sont partis, la fac «bis» des années yougoslaves n'existe déjà plus; elle deviendra l'université officielle du Kosovo dès le 2 août prochain. «La concentration des organisations humanitaires est une chance pour ceux qui parlent une langue étrangère, dit Ballsor, qui travaille désormais pour l'ONG française Action contre la Faim. Cela nous permet de tisser des contacts, ils seront utiles pour rebâtir ce pays.» Le père de Ballsor était professeur de physique nucléaire, jusqu'en 1989, quand Slobodan Milosevic a supprimé l'autonomie du Kosovo. Après une décennie sans emploi, il va retrouver son poste dans quelques jours. «Qui sait, peut-être sera-t-il un jour le père de la bombe atomique kosovare, plaisante Ballsor. Inutile de préciser où nous ferions nos essais nucléaires.»

Ballsor se montre tout aussi piquant à propos d'Ibrahim Rugova, leader de la LDK (Ligue démocratique du Kosovo) et «président» élu de la province, actuellement à Rome. «Personne ne comprend ce qu'il fait. Quand tout le monde quittait le pays, il restait à Pristina. Et maintenant que tout le monde rentre, il reste à l'étranger. Il préfère sans doute Rome à Pristina. Mais nous aussi, nous avons désormais la dolce vita.»

Trop de Papaks en ville

Conséquence inattendue du retour d'exode, les habitants de Pristina n'en peuvent plus de voir leur ville livrée aux «Papaks» (bouseux), ces campagnards de retour des camps de réfugiés d'Albanie et de Macédoine qui n'ont rien trouvé de mieux que de se précipiter dans la grande ville pour s'y approprier un logement serbe abandonné. «Ils se promènent avec des tracteurs et des charrettes et leurs souliers crottés, dit Afrodita, qui arbore talons compensés et lunettes de soleil de «designer». Si cela continue, on va finir par se croire à la campagne ici. Ils profitent de la situation, même s'il est vrai que leurs villages ont infiniment plus souffert de la guerre. Mais à choisir entre un Papak et un Serbe, allons-y pour les Papaks…» Toujours privée de municipalité, Pristina n'a donc pas de voirie non plus. Les mauvaises langues citadines prétendent que sans les Papaks et leurs baluchons, il y aurait moins d'ordures à brûler la nuit à ciel ouvert.

Troisième voie, version kosovare

Bernard Kouchner, l'administrateur onusien de la province, a promis dimanche que les postes frontières seraient bientôt dotés de douaniers intérimaires. En attendant, il s'invente tous les jours une économie du troisième type sur la terra incognita kosovare. «Bienvenue dans le plus grand duty-free d'Europe!» lance Baton, un jeune gars qui vend de l'essence de contrebande à 2 marks le litre dans des bouteilles d'eau minérale. En un mois, l'économie s'est complètement «deutschemarkisée».

Le sport national consiste à se débarrasser définitivement des dinars yougoslaves en les refilant aux étrangers. L'une des priorités de l'UNMIK, l'administration civile de l'ONU, est d'introduire une monnaie transitoire, histoire de stabiliser l'économie. Mais jusqu'ici personne n'en a entendu parler. Il n'y a pas de timbres non plus, ni courrier, ni poste. Obtenir une ligne de téléphone relève de la gageure, mais les «portables» du réseau yougoslave Mobtel tintinnabulent à tout va. Paradoxe, le réseau GSM local appartient toujours à Bogoljub Karic, le puissant financier du régime belgradois. Il peut se frotter les mains: à chaque coup de fil passé depuis un portable étranger connecté à Mobtel, c'est un peu d'argent qui tombe dans les poches de Milosevic.

Les importations se font hors taxes – il n'y a plus d'Etat pour les prélever. Résultat, les prix baissent. Mais c'est encore une économie de subsistance, faite pour l'essentiel d'importation de denrées alimentaires de Grèce, de Macédoine, de Bulgarie et de Turquie. La route de Skopje à Pristina n'est qu'un long convoi de poids lourds, véritable cordon ombilical de la province. Introuvables durant la guerre, l'essence et les cigarettes de contrebande sont à nouveau omniprésentes, à croire qu'il n'existe que deux métiers au Kosovo: vendeur de clopes et embouteilleur de benzine.

Deux courants à la compagnie d'électricité

Côté énergétique, la réouverture la semaine dernière de la centrale électrique d'Obilic par les techniciens du génie britannique permet à nouveau aux frigos de réfrigérer. Et aux gens d'emprunter les ascenseurs sans peur d'y passer la nuit. A la compagnie d'électricité, on se montre satisfait du résultat, mais on a d'autres soucis. A qui appartient la société? Avant 1989, elle dépendait du gouvernement autonome du Kosovo, et faisait partie, comme les sept autres compagnies d'électricité républicaines (slovène, croate, etc.), du conglomérat yougoslave Yugel, régi par une variante autogérée de la loi de l'offre et de la demande. «Après 1989, elle a été annexée au réseau serbe. Tous les cadres albanais ont été mis à pied pour être remplacés par des Serbes, qui sont restés en place jusqu'à ces tout derniers jours», dit Zekri Garkaxhiu.

Lui-même membre de la direction jusqu'en 1989, il n'a pas échappé à la purge milosevicienne. Dix ans de chômage plus tard, il vient de réintégrer la compagnie, en qualité de consultant. «L'UNMIK a nommé un administrateur provisoire. Il chapeaute un comité d'entreprise de douze personnes, six Albanais et six Serbes. Reste à savoir sous quelle forme la compagnie fonctionnera. Une entreprise d'Etat, comme avant, oui, mais lequel? L'Etat du Kosovo n'existe pas. Une société privée, oui, mais à qui en attribuer le capital?»

Ailleurs, dans les autres services du secteur public à l'encan (eau, gaz, mines, industrie), l'UÇK, l'Armée de libération du Kosovo, a placé ses pions sans attendre que les juges intronisés dimanche dernier par l'ONU examinent les titres de propriété. Belle foire d'empoigne en perspective. Les Kosovars évincés en 1989 par les Serbes estiment qu'ils ont le droit pour eux, et l'histoire de leur côté. Les Serbes évincés par les Kosovars fin juin brandissent la résolution 1244 des Nations unies, sur laquelle figure noir sur blanc que le Kosovo «reste une province de la Yougoslavie».

Montreux-Pristina, via l'UÇK

Au Grand Hôtel à Pristina, les querelles de management vont bon train entre vrais Kosovars et vrais-faux Albanais. L'ancienne direction 100% serbe a quitté la ville. La nouvelle est en voie de constitution, «sans discrimination ethnique». Il y a encore quelques mois, Ali était gestionnaire d'un restaurant à Montreux. Il improvise désormais un emploi de serveur au bar de l'hôtel, en attendant la réouverture du restaurant, dont il pourrait devenir gérant. Entre avril et juin, il s'est battu dans les rangs de l'UÇK sur les flancs du mont Pastrik, à la frontière avec l'Albanie. Les combats contre les Serbes y ont été particulièrement meurtriers. Il a 25 ans, mais a «parfois l'impression d'en avoir 60». En 1991, il fait son service militaire dans l'armée yougoslave. On l'envoie à Knin, dans la Krajina de Croatie, pour se battre contre l'armée de Zagreb. «C'était plus simple de faire faire le sale boulot aux Kosovars.» Huit ans plus tard, il se bat contre la même armée yougoslave. Il s'amuse à l'idée saugrenue de ne pas savoir s'il a tué plus de Croates pour le compte de Belgrade ou plus de Serbes pour celui du Kosovo. Trop d'horreurs, trop de sang, trop d'absurdités. Il a la voix douce, de longs doigts soignés, dit que «sa vie est un manuel d'histoire».

La ruine de Sokol, porte-drapeau de la fierté retrouvée

Du gros bourg de Jegra, en zone américaine, près de Gnjilane, on aperçoit l'un des derniers villages serbes, un peu plus haut sur la colline. «En théorie, il faudrait le traverser pour arriver ici, mais on préfère le détour par le chemin de terre à travers les champs. C'est 10 kilomètres de plus, mais ça peut sauver la vie. L'autre jour, six Albanais ont été tués par les Serbes pour avoir tenté le diable», raconte Sokol Ajrullahi. Il n'a que 24 ans, travaille à Genève depuis huit ans, d'où partait le chèque mensuel qui permettait aux copains de Jegra de bâtir sa maison, une belle maison. En janvier, elle était presque achevée. Deux salles de bains, cuisine agencée, hi-fi et vidéo dernier cri, on savait ici que la maison de Sokol appartenait à l'un de ces «riches expatriés». Elle lui appartient toujours, mais les Serbes sont partis avec les lavabos, les portes et les fenêtres, avant de jeter une grenade incendiaire.

«Seize personnes ont été abattues dans le village pendant la guerre, tuées par les paramilitaires, mais ils n'ont rien volé. Les responsables des pillages étaient les voisins. Ils ont tout emporté. Celui d'à côté a fui vers la Serbie. Quand nous sommes entrés dans sa maison, elle ressemblait à un hangar de déménageur. Jai reconnu mes affaires, mais il avait tout brûlé en partant.»

Alors Sokol reconstruit. Des poutres de sapin viennent d'arriver de Macédoine. Il va d'abord s'attaquer au plus urgent, la charpente et la toiture. Il dit qu'il lui faudra près de 300 000 francs suisses pour reconstruire plus beau qu'avant. Il ne sait pas où il les trouvera, a «des années» devant lui. «Ma seule satisfaction c'est ça, dit-il en pointant du doigt le drapeau albanais qui flotte sur la cheminée estropiée. Nous sommes libres.»

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