Pour le lecteur occasionnel ou inattentif, rien ne s'est passé le 3 février. Et, pourtant, tout a basculé dans le petit monde de Charlie Brown, Linus, Lucy et du rêveur mégalomane Snoopy, le chien le plus célèbre du monde, qui persiste à vivre sur et non sous le toit de sa niche. A 77 ans, atteint d'un cancer du colon, le créateur des Peanuts a définitivement posé ses crayons et livré son dernier strip. Mais le lendemain, sans hiatus de style ni de ton, confirmant par là l'intemporalité et la pérennité de l'œuvre de Charles Schulz, ses personnages continuaient l'air de rien à égrener les petits riens de la vie avec la reprise de gags datant de 1974. En attendant un dernier rendez-vous inédit le 13 février, avec la dernière page en couleurs insérée dans les pavés de la presse dominicale américaine.

Proximité fortuite, mais symbolique, les Peanuts voisinent, dans l'International Herald Tribune et bien d'autres journaux, avec d'autres rescapés, Calvin et Hobbes, qui survivent aussi grâce à la réédition de leurs frasques, brutalement interrompues il y a quelques années. Mais, hormis le talent et la filiation intellectuelle, tout sépare les deux créateurs américains dans l'exploitation de leur œuvre: alors que Charles Schulz est à la tête d'un empire de produits dérivés à faire pâlir Walt Disney, qui génère des recettes annuelles de l'ordre du milliard de dollars, Bill Watterson a toujours refusé la moindre commercialisation de son attachant garnement Calvin et, surtout, de son tigre Hobbes, mi-vivant, mi-peluche. Et c'est pour échapper à la pression infernale du marketing que ce dessinateur secret a posé les plaques, après avoir élevé son art à la hauteur de son illustre prédécesseur.

Comme Hergé avec Tintin (de 7 à 77 ans, clin d'œil du hasard…), Schulz a décidé, et l'a formalisé au cours d'une réunion avec ses enfants et ses avocats, que ses Peanuts ne seraient dessinés par personne d'autre que lui. C'est bien dans la ligne de cet artisan consciencieux dont la gloire et la fortune colossale n'ont guère changé le quotidien. Du 2 octobre 1950 au 3 janvier 2000, inlassablement, sans faille, il a livré sa bande dessinée sept jours sur sept, attentif aux variations des saisons, aux rythmes scolaires, aux anniversaires et aux fêtes ponctuant la vie enfantine: «Je pensais sans cesse à mes cartoons, chaque minute, dans mon lit au milieu de la nuit, au volant de ma voiture», commente-t-il. A l'heure des comptes, on en arrive à plus de 15 000 strips quotidiens et 2600 pages du dimanche en couleurs. L'équivalent de 120 de nos albums standards de bande dessinée (avec une trentaine de recueils publiés, Dargaud, son éditeur en France, est loin du compte…).

Et, contrairement aux autres dessinateurs vedettes américains, qui délèguent l'essentiel de la réalisation à des studios, Charles Schulz a toujours tenu à tout faire lui-même, du lettrage à l'encrage, au décor ou à la mise en couleurs. Une façon aussi de répondre à ceux qui critiquaient l'emprise démesurée du merchandising sur ses personnages: «Le danger serait que j'arrête de dessiner le strip et que je laisse six autres dessinateurs le faire à ma place pendant que je serais en voyage d'affaires», rétorquait-il. Les seules vacances qu'il a prises de sa vie, pour ses 75 ans, ont provoqué un tollé de lecteurs sevrés de leurs cases quotidiennes.

Clinton attristé

Après des débuts difficiles et le refus de ses cartoons par plusieurs journaux et magazines américains, Schulz parvient à placer un daily strip, une bande quotidienne de quatre cases en noir et blanc, chez le diffuseur United Feature Syndicate à New York, qui le replace dans sept quotidiens. Le succès ne vient que progressivement, mais, cinquante ans plus tard, les chiffres donnent le vertige: les Peanuts paraissent dans 2600 journaux de 75 pays, en 21 langues, c'est un record absolu. Ils touchent 335 millions de lecteurs, sans compter les quelque 300 millions d'exemplaires de recueils, les séries TV, les films, les comédies musicales, les spectacles sur glace et les parcs d'attractions. L'universalité des Peanuts est confirmée par les manifestations et expositions qui vont marquer tout au long de l'année leur cinquantenaire, de la Finlande à la Thaïlande, du Pérou à l'Afrique du Sud.

Le président Clinton lui-même s'est fendu d'un statement attristé: Charlie Brown, Linus, Snoopy, Pig Pen et Lucy sont «plus que des icônes durables, a-t-il souligné, ils nous ont appris à tous un peu plus de ce qui fait de nous des êtres humains». Schulz a montré qu'un comic strip pouvait «transcender le petit espace qui lui est dévolu dans la page», concluait-il.

Umberto Eco, qui est un amateur éclairé de bande dessinée et qui a été le traducteur de Snoopy en italien, considère quant à lui Schulz comme «un poète de la condition humaine du XXe siècle». Il ajoute que les enfants que l'on voit évoluer en autarcie dans les cases des Peanuts (jamais on n'y a vu un seul adulte) sont des réductions infantiles «de toutes les névroses d'un citadin moderne de la civilisation industrielle». Les échecs de Charlie Brown, optimiste invétéré malgré tout, les névroses de l'insupportable Lucy, les angoisses de Linus qu'il exorcise avec son éternelle couverture, objet transitionnel devenu emblématique, nous parlent «de la difficulté de vivre, même pour [un] enfant». Mais, Schulz n'étant pas un auteur tragique, «il nous dit les choses avec tendresse et délicatesse», sur le mode, dit Eco, de la «variation musicale» ou du «poème lyrique».

Snoopy fait monter les prix

Si tant de lecteurs se retrouvent dans le miroir des Peanuts (au point que nombre d'entre eux s'identifient totalement sur le plan physique et moral avec tel ou tel personnage, et l'écrivent), c'est sans nul doute dû à la volonté délibérée et constante de Schulz de ne heurter personne, et de se faire comprendre à différents niveaux, par chacun: «Votre empathie pour la condition humaine, votre façon d'interpréter et de distiller chaque jour les problèmes universels en les mettant à notre portée nous ont appris à vous aimer», proclame une lectrice du Press Democrat, le journal local de Santa Rosa, la ville californienne où habite le dessinateur. Lui-même insiste: «J'essaie simplement de dessiner un strip modéré, sans cruauté, qui ne fasse affront à personne.» Et: «Je crois qu'on peut dessiner un strip amusant en lui conservant une certaine innocence, sans pour autant tomber dans la mièvrerie ou la bêtise.»

Plus simplement encore, les Peanuts et leur philosophie, optimiste sur la nature humaine malgré tous leurs avatars, sont l'exact reflet de l'American way of life: «Les Peanuts aiment leur petite ville paisible (…) à mi-chemin de la misère des ghettos et de l'opulence des quartiers riches, note Marion Vidal dans Monsieur Schulz et ses Peanuts (Albin Michel). Cet environnement discret et de bon ton convient à leur mentalité d'Américains moyens parfaitement adaptés à la civilisation moderne, mais respectueux des traditions et profondément attachés au passé. Ils partagent avec des millions de leurs compatriotes ce goût de l'americana qu'actualise périodiquement, dans le cinéma, la chanson ou la mode, des revivals mi-ironiques, mi-nostalgiques.»

Il n'empêche que, dans tous les sondages, le personnage auquel les lecteurs s'identifient massivement, c'est Snoopy, le plus irréaliste des Peanuts, toujours à la lisière de la réalité et du fantastique. Sa mythomanie n'a d'égale que sa paresse et son réalisme quand il s'agit d'aller quérir sa pâtée quotidienne. Cela ne l'empêche pas, s'il ne parle pas, de taper à la machine, de jouer à l'as de la Première Guerre mondiale à la poursuite du Baron rouge ou de se poser sur la Lune (contrairement au module lunaire d'Apollo 10, baptisé Snoopy, qui s'est contenté de tourner autour de notre satellite). Sa popularité se pèse aussi en dollars: un strip original de Schulz (qui les dessine en grand format) vaut sur Internet moins de 1000 dollars, mais 1500 dollars dès que Snoopy y figure…

Contre l'hypocrisie

Chrétien engagé («Il m'est même arrivé de prêcher dans la rue, ce que je n'aurais jamais dû faire, je m'en garderais bien aujourd'hui.»), Charles Schulz refuse pourtant tout militantisme religieux ou autre, même s'il évoque souvent les Ecritures dans sa bande dessinée et qu'un théologien de Chicago a pu écrire un livre intitulé L'Evangile selon Snoopy: «Je ne veux exprimer aucun message. Ou très rarement. Je pourrais peut-être retrouver l'un ou l'autre strip où j'ai pris position contre l'hypocrisie.»

Ses strips sont aussi hors du temps et de la politique: Charlie Brown aspire plus que tout à s'intégrer et, loin de toute contestation, ses meilleures armes sont d'éviter les conflits et de s'adapter à l'ordre des choses. Seule concession à l'évolution sociale, Schulz a introduit dans les années 60 le personnage de Franklin, le seul Noir de la bande. Ce qui lui a valu l'unique plainte d'un de ses éditeurs, hostile à l'intégration scolaire, et qu'il a superbement ignorée.

Malgré le visage lisse qu'il veut montrer de lui-même et de sa bande de gosses plus ou moins névrosés, Charles Monroe Schulz peut être susceptible et avoir la rancune tenace: cinquante ans après, il fulmine encore contre la décision du syndicat qui lui a imposé le titre de Peanuts, qui signifie cacahouètes et, au figuré, broutilles, petits riens: «Le plus mauvais titre dont ait jamais été affublé un comic strip! Il est tout à fait ridicule, ne signifie rien et n'a aucune dignité. (…) Mettre comme étiquette sur ce qui allait être l'œuvre d'une vie ce mot de Peanuts équivalait à m'insulter.» Il est aussi profondément agacé par la tendance du merchandising d'infantiliser ses personnages: «Je ne dessine pas pour les petits enfants», lance-t-il péremptoire.

Ce qui ne l'empêche pas de minimiser la portée de ce qu'on appelle sa philosophie: «Attention, je ne me prends pas du tout pour un intellectuel. Je suis porté à faire de l'esprit, et je sais comment m'y prendre pour effleurer un sujet, en retirer juste ce dont j'ai besoin tout en donnant l'impression que j'ai approfondi la question.»

La plupart des citations de Charles Schulz proviennent d'une interview accordée au «Comics Journal», traduite et commentée dans «Les cahiers de la bande dessinée» en juin 1988 par Thierry Groensteen, actuel directeur du Musée de la bande dessinée d'Angoulême.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.