Le monde de l'automobile change. L'Audi TT et la New Beetle de Volkswagen sont les signes les plus visibles de l'évolution en cours. L'impact des deux voitures n'est cependant pas comparable. Seule la première fait date et on peut affirmer qu'il y a un avant et un après l'Audi TT. En effet le styliste n'a pas fait le choix de formes aérodynamiques et élancées qu'on pouvait attendre d'une voiture de sport, mais de formes rebondies et trapues, comme s'il avait l'intention de substituer une esthétique de la puissance à la traditionnelle esthétique de la vitesse. Il a mis l'accent sur le caractère au détriment de l'élégance, à tel point qu'on se demande parfois s'il n'a pas délibérément cherché à déplaire. Enfin il est parvenu à susciter une impression de déjà-vu paradoxale, qui tient sans doute au fait que dans la synthèse de l'ancien et du nouveau, la part de chacun n'est pas facilement identifiable.

Dans le cas de l'Audi TT comme de la New Beetle, la nouveauté vient d'abord de ce que les stylistes ont cherché l'inspiration dans le passé. Or il faut se souvenir qu'il y a peu de temps encore, ils semblaient ne vivre que pour matérialiser l'utopie dans la vie quotidienne. Eu égard à l'esprit d'invention dont ils ont toujours fait preuve, la redécouverte récente du passé constitue un fait nouveau. Mais replacée dans un contexte plus général, elle apparaît comme la manifestation tardive de phénomènes qui ont affecté d'autres domaines de la création il y a plus de vingt ans.

Car, en architecture et dans les arts plastiques notamment, le retour du passé date de la fin des années 70. Connu sous le nom de postmodernisme, il met un terme à la longue période d'histoire tournée vers l'avenir qu'on appelle modernisme. Les artistes qui s'en réclament n'éprouvent plus le besoin d'être à tout prix originaux comme leurs prédécesseurs. Ils se mettent à pasticher l'art, la publicité ou la bande dessinée. Les architectes renoncent aux idées d'utopie et d'avant-garde. Mais le temps passe et l'utopie ressurgit, sous des formes aussi diverses qu'Internet ou le post human, vaste champ englobant aussi bien le clonage et l'ingénierie génétique que l'intelligence artificielle, le sexe virtuel, le morphing. Dans les années 90, les artistes des jeunes générations opèrent un «retour au réel», c'est-à-dire à la société et à ses problèmes. On s'étonnera donc que, dans l'automobile, le postmodernisme ait tant tardé à se manifester et que les stylistes en aient découvert les figures préférées – copie, pastiche, citation – au moment où les autres s'en désintéressaient.

Au début des années 80, l'artiste Sherrie Levine met un point d'honneur à ce qu'on ne puisse distinguer des originaux ses copies de photographies célèbres. On ne saurait dire aujourd'hui du PT Cruiser de Chrysler qu'il constitue une tentative aussi radicale. Il se situe plutôt du côté du pastiche que de la copie. La silhouette évoque une berline américaine des années 40, impression que confirment l'imposante calandre, les poignées saillantes, les renflements latéraux qui font penser à des marchepieds et les ailes. Parmi les rares concessions à l'esthétique actuelle, notons toutefois le pare-brise. La mode de la reconstitution historique est ici pratiquée avec un grand souci de cohérence. Chrysler, qui est l'un des constructeurs les plus engagés dans la «nouvelle» voie, veut de toute évidence flatter la fibre cinématographique de sa clientèle. Il cherche à capitaliser l'image nostalgique de l'Amérique produite par le cinéma.

A l'autre extrême, l'Alfa 147 fait au contraire preuve de retenue dans sa tentative de recyclage du passé. Tant sa syntaxe que son vocabulaire sont résolument de notre temps. Seule la calandre, qui est une citation d'un modèle de 1949, ne l'est pas. Quoique limité, cet emprunt trahit l'ampleur d'un mouvement qui gagne l'Italie et la France où les stylistes s'étaient jusqu'alors montrés moins concernés par le retour aux sources qu'en Allemagne ou aux Etats-Unis. Il autorise aussi un parallèle: artiste pop et précurseur du postmodernisme, Lichtenstein ne procédait pas différemment quand il citait dans ses tableaux des motifs tirés de peintures plus ou moins connues. Du temps du postmodernisme, ce mélange d'époques et de genres porte un nom: l'éclectisme. Aujourd'hui, le PT Cruiser et l'Alfa 147 témoignent de la survivance d'un tel penchant pour l'hybridation.

Même s'il n'exprime qu'une tendance parmi d'autres, le postmodernisme représente une des manifestations les plus spectaculaires de l'actualité automobile. A preuve, ce sont deux imitations de modèles historiques qui à nouveau créent l'événement cette année: la Mini One de BMW et le Microbus de Volkswagen. Non content de s'amplifier, le phénomène pourrait même se radicaliser si l'on en croit l'exemple de la Rosemeyer. Cette petite sœur de l'Audi TT n'en est encore qu'au niveau du concept car, à savoir du projet. Mais elle nous intéresse d'autant plus qu'à ce stade les stylistes peuvent extérioriser librement leurs idées… et leurs arrière-pensées.

Au début du siècle, les futuristes italiens – qui devaient être rapidement récupérés par le fascisme – avaient créé un néologisme éloquent pour célébrer la vie moderne et ses convulsions. Ils parlaient de «brutalisme». Dans les années 50, les architectes s'étaient emparés de l'expression qui allait désormais s'identifier aux phases les plus arrogantes du modernisme. Des premiers, on retiendra ici l'apologie de la violence; des seconds, l'esthétique du bunker et le goût de la matière brute. Car si l'épithète «brutaliste» convenait assez bien à l'Audi TT, il faut reconnaître qu'elle s'applique parfaitement à la Rosemeyer. Cette fois-ci, les stylistes ont joué à fond la carte de l'agressivité et de l'intimidation, avec en plus une forte dose de transgression. Leur concept car, dont les racines plongent dans l'histoire allemande de l'entre-deux-guerres, montre qu'il n'y a plus de tabou.

Les références à l'art déco des stylistes européens et américains sont connues: non pas l'art déco des bibelots de Lalique, mais celui de l'architecture monumentale, écrasante de l'entre-deux-guerres, avec ses édifices historiques – la gare centrale de Milan, l'Empire State Building – et leurs copies – le Gotham City de Tim Burton. Cette ville de carton pâte nous rappelle que ceux qui conçoivent les décors de cinéma ont été, dans le monde du stylisme, les premiers à traduire la sensibilité contemporaine dans le langage historique de l'architecture art déco. L'idée s'est concrétisée dans des films comme Batman et surtout Batman Returns, où des éléments d'époques différentes ont été habilement mélangés. Depuis d'autres ont emboîté le pas. Les stylistes de l'automobile figurent aujourd'hui parmi les derniers à rejoindre les rangs. A défaut de pouvoir continuer à imaginer l'avenir, ils n'ont de cesse de recréer l'image que l'on se faisait du futur à l'âge héroïque, quand le modernisme était encore un mouvement et non pas un moment daté de l'histoire.

Après avoir épuisé les ressources des utopies modernes, les stylistes déclareraient-ils forfait? A court d'idées, ne céderaient-ils pas à l'introspection, en considérant le chemin parcouru? La boucle se bouclerait d'elle-même, bien que… et si le problème devait être envisagé sous l'angle opposé? S'il s'agissait plutôt d'un épisode de l'histoire du postmodernisme? N'était-il pas question de son dépassement ci-dessus? De ce point de vue, il est vrai que l'emprunt, la citation se sont totalement banalisés et que l'institutionnalisation n'est souvent que le prélude au déclin. Que les stylistes en soient venus à user de ces figures ne signifie peut-être rien d'autre. Le postmodernisme reprochait au modernisme d'être devenu une tradition. Le voilà lui aussi rattrapé par l'histoire.

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