Prudemment mise entre parenthèses en Espagne, la figure de Francisco Franco Bahamonde vient de déclencher un passionnant débat d'intellectuels en Italie. Quel fut le fondement idéologique de sa dictature? Etait-il ou non fasciste? Que serait devenu notre pays si les républicains avaient gagné la guerre [civile]? Cette polémique, qui dépasse le débat d'historiens, dissimule en fait une querelle profondément italienne: il s'agit de remettre en cause la domination culturelle de la gauche et le rôle de l'antifascisme comme pierre angulaire de la république fondée en 1946.

Tout commence en mai dernier. L'ex-ambassadeur Sergio Romano rédige une brève introduction pour un ouvrage intitulé Due Fronti (Deux fronts), dans lequel deux anciens combattants italiens de la guerre d'Espagne racontent leur expérience du conflit. L'un lutta dans les rangs des républicains jusqu'en 1938, l'autre appartenait au détachement envoyé par Mussolini pour prêter main-forte à Franco. Romano, brillant éditorialiste au Corriere della Sera, affirme que le drame espagnol a fini par glisser vers une confrontation entre franquistes et communistes. La défaite de la République est donc un moindre mal, en déduit-il, puisqu'elle a empêché l'Espagne de devenir une démocratie populaire contrôlée par l'URSS. A partir de l'axiome anticommuniste, l'ancien ambassadeur aboutit à la conclusion que Franco n'était pas réellement un fasciste, plutôt un militaire orgueilleux et autoritaire, qui a réussi à maintenir l'Espagne en dehors de la Seconde Guerre mondiale et a laissé une certaine marge de manœuvre à la société civile. C'est d'ailleurs ce qui expliquerait en partie l'enviable vitalité du pays pendant et après la transition démocratique, assure-t-il.

Historiens, écrivains et journalistes liés de près ou de loin à la gauche italienne ont réagi avec indignation, dénonçant l'inadmissible fureur révisionniste qu'ils ont perçue dans les thèses de Romano. Trois écrivains phares du moment, Antonio Tabucchi, Sebastiano Vassa et Claudio Maes, n'ont pas hésité à descendre dans l'arène pour se battre avec l'éditorialiste du Corriere. L'auteur de Pereira prétend (éd. 10-18,1998) se demande comment l'on peut encore écrire ce genre de choses à l'heure où l'Espagne se remémore l'assassinat de Garcia Lorca [dont on fête cette année le centenaire de la naissance]. Magris exhume les Grands Cimetières sous la lune (Points Seuil, 1995), un texte dans lequel l'écrivain catholique Georges Bernanos dénonce le franquisme, et cite également fort à propos l'Autrichien Joseph Roth: «Le temps m'a donné raison, ce qui ne signifie pas que j'avais alors raison.» Et, dans nos colonnes, un vétéran du journalisme italien, le très respecté Indro Montanelli, qui a relaté une partie de la guerre d'Espagne vue du camp franquiste, a fait honneur à son anticommunisme invétéré en donnant raison à Romano sur l'essentiel. Une thèse que ne partage pas l'historien espagnol Javier Tusell, pourtant peu suspect de sympathies marxistes. Reste que Franco n'est sans doute qu'un prétexte. Peut-être faut-il chercher la clé du débat dans le travail d'un nouveau groupe d'essayistes, emmenés par l'historien Ernesto Galli Della Loggia et par l'ex-ambassadeur Romano. Leur objectif: opposer à l'hégémonie culturelle de la gauche italienne – chef-d'œuvre posthume de Gramsci – un courant d'inspiration libérale se distinguant à la fois du dogmatisme dépassé des démocrates-chrétiens et de la simplification populiste incarnée par la droite berlusconienne. Leur credo: la révision de l'histoire italienne grâce à la revalorisation de l'anticommunisme. Ce mouvement compte avant tout sur l'appui du très influent Corriere et de la revue Liberal, financés entre autres par des chefs d'entreprise comme Cesare Romiti, ex-président de Fiat, aujourd'hui à la tête du quotidien milanais, et Marco Tronchetti Povera, de Pirelli.

Ce nouveau courant semble appelé à assurer l'intendance idéologique d'un éventuel regroupement des forces centristes. La principale ambition d'un tel rapprochement serait de restreindre l'influence politique de la gauche ex-communiste, celle des héritiers de Gramsci, Togliatti et Berlinguer. Après s'être présentée comme chef de file de la résistance contre le fascisme, intraitable force d'opposition au régime démocrate-chrétien, rempart contre le terrorisme d'extrême gauche dans les années 70 et ange exterminateur des abus du socialiste Craxi, cette gauche ex-communiste se positionne aujourd'hui en force régénératrice, en tant qu'axe de la coalition de l'Olivier, actuellement au pouvoir en Italie.

*Correspondant à Rome de «La Vanguardia» de Barcelone.

Les arguments de la controverse Sergio Romano,

ancien ambassadeur: «Franco n'était pas fasciste

mais simplement autoritaire et anticommuniste»

[…] J'ai soutenu qu'entre 1936 et 1939 il y avait eu deux guerres en Espagne: la première entre la république et le fascisme, la seconde entre le communisme et le fascisme, après l'intervention de l'URSS et la monté en puissance des communistes dans le camp républicain. J'ai écrit ensuite que Franco se servit du fascisme et liquida sans pitié ses adversaires, mais qu'il ne fut pas fasciste et n'accepta jamais que les puissances de l'Axe passent la bride au cou de l'Espagne. Et j'ai soutenu, enfin, que sa victoire épargna à son pays le sort des pays conquis par l'Armée rouge après la Seconde Guerre mondiale. Nous en avons eu la confirmation, ai-je écrit, en constatant, après la mort de Franco, que l'Espagne avait conservé, en dépit de la dictature, les énergies et les vertus nécessaires pour assurer son avenir politique et économique.

Ces affirmations ont suscité de nombreuses critiques, quelques éruptions polémiques et quelques approbations partielles, en particulier celle de Barbara Spinelli dans La Stampa. Je laisserai de côté les divagations littéraires, les mots grossiers («indécence»), les sentences sommaires («franquiste»), les insultes de potache («saluto romano» [salut fasciste]), bref les réactions émotives, rhétoriques et névrotiques, face auxquelles je me sens désarmé et impuissant.

Reste la «question Franco». C'est-à-dire les caractéristiques du régime qu'il instaura après la victoire. Son premier mérite fut exactement celui de Lénine en 1921, à la fin de la guerre civile. Il gagna et mit fin au conflit. Seuls les intellectuels en pantoufles, habitués à confondre le sang et l'encre, peuvent ignorer le soupir de soulagement que poussèrent une majeure partie des Espagnols quand leurs concitoyens, après cent trente ans d'«alzamientos» [soulèvements] et de pronunciamentos, cessèrent de s'entre-tuer.

Tel fut le régime de Franco, intraitable et autoritaire. Mais pas fasciste. L'étiquette «fasciste» qui fut sommairement attachée à Franco ne correspond pas à la vérité historique. Elle n'est que le symptôme d'une vieille habitude communiste qui sert à excommunier l'adversaire, à confisquer l'antifascisme à son profit, à revendiquer une cohérence antifasciste à laquelle l'URSS et ses fidèles n'ont pas droit.

Dans le Corriere della Sera, Milan.

Paul Preston,

professeur d'histoire spécialiste de l'Espagne contemporaine à la London School of Economics, auteur d'une biographie de Franco:

«Une version inacceptable»

«Exalter la victoire de Franco, c'est comme exalter la victoire de Mussolini et de Hitler. Penser que la défense de la République aurait jeté les bases de la première «démocratie populaire» revient à accepter l'historiographie de la guerre civile espagnole encouragée par le «congrès pour la liberté culturelle» financé par la CIA.»

Dans La Repubblica, Rome.

Antonio Tabucchi, écrivain: «Une thèse des années cinquante»

«Cette thèse novatrice, que ceux qui connaissent la péninsule Ibérique lisaient déjà chez les historiens officiels dans l'Espagne et le Portugal des années 50 et 60, est aujourd'hui soutenue très sérieusement en Italie par Sergio Romano, ambassadeur retraité de la République italienne, qui s'est mis à traiter de sujets d'histoire dans certains médias.»

Dans le Corriere della Sera, Milan.

Manuel Vázquez Montalbán,

écrivain, auteur de Moi, Franco: «Dilettantisme

ou calcul?»

«Quand, par dilettantisme ou par calcul électoral, on falsifie la mémoire historique de Franco, nous qui conservons cette mémoire, nous ne pouvons éviter de balancer entre indignation et mélancolie, tandis que dans nos têtes résonnent encore les obsédantes acclamations rituelles «Franco, Franco, Franco», tel un «Sanctus, sanctus, sanctus» psalmodié à l'usage du grand marché de l'impudence morale et intellectuelle.»

Dans La Repubblica, Rome.

Ces extraits de journaux ont été traduits par «Courrier international»

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