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Eclairage. Le Traité de Lausanne du 24 juillet 1923: jour de gloire pour les uns, jour de deuil pour les autres

La paix turque, conclue par le Traité de Lausanne du 24 juillet 1923, reconnaît la souveraineté de la jeune république kémaliste. Elle marque par là même la fin de l'hellénisme en Asie Mineure. Quant aux Arméniens et aux Kurdes, leur cause est purement et simplement sacrifiée

Le 24 juillet 1923 Lausanne était en liesse. Une foule bigarrée se pressait devant le Palais de Rumine où devait se dérouler la cérémonie de signature du traité qui instaurait la paix au Proche-Orient. Les cloches de la Cathédrale et de toutes les églises carillonnèrent à tour de rôle. Le soir, les édifices publics furent illuminés comme aux grands jours de fête et le mot PAX se lisait en gros caractères au-dessus du Palace.

Dans son préambule, le Traité de Lausanne déclare vouloir «mettre fin définitivement à l'état de guerre qui, depuis 1914, a troublé l'Orient». Il a été conclu entre la Turquie d'une part et, d'autre part, sept puissances alliées ou associées dans la Première Guerre mondiale, dont la Grèce. Trois ans auparavant, le 10 août 1920, un traité signé à Sèvres entre les mêmes partenaires prétendait déjà bâtir un nouvel ordre sur les ruines de l'Empire ottoman. Plusieurs Etats s'en partageaient les dépouilles: la Syrie et le Liban sous mandat français, l'Irak-Mésopotamie et la Palestine sous mandat britannique. L'Arménie ressuscitait dans des frontières généreusement tracées par le président Wilson. Sur son flanc sud, un Kurdistan indépendant apparaissait pour la première fois dans l'histoire.

L'hellénisme en Anatolie

En outre, la Grèce voyait se profiler le rêve de reconquérir Byzance et son empire. Transformée en mosquée en 1453, la basilique Sainte-Sophie de Constantinople pourrait être reconvertie au culte orthodoxe. L'armée grecque occupait Smyrne et toute l'ancienne Ionie où trois cités se disputaient l'honneur d'avoir vu naître Homère. Les communautés hellènes y étaient encore nombreuses jusqu'aux rives de la mer Noire. Il était même question de reconstituer, autour de Trébizonde, un Etat grec du Pont. Et la Turquie dans tout ce chambardement? Elle se trouvait réduite à un Etat-croupion dans un coin d'Asie Mineure. Pour Mustafa Kemal, général de province, comme pour beaucoup de ses compagnons d'armes, c'était intolérable. Il lève l'étendard de la révolte contre les occupations étrangères et proclame la guerre d'indépendance. Une première campagne à l'Est lui permet de fixer avec Lénine et Staline des frontières transcaucasiennes qui n'ont pas varié jusqu'à ce jour. Une autre campagne à l'Ouest permet de jeter les Grecs à la mer en septembre 1922. Smyrne est la proie des flammes. Des centaines de milliers de Grecs fuient l'Anatolie pour une mère patrie exsangue. Un nouveau traité de paix doit entériner ces bouleversements.

Hemingway reporter

La Conférence pour la paix au Proche-Orient s'ouvre à Ouchy le 21 novembre 1922 sous la présidence de lord Curzon et va se dérouler dans les salons du Château et dans ceux du Beau-Rivage. Parmi les protagonistes: Eleuthère Venizélos pour la Grèce et Ismet Inonu pour la Turquie. Raymond Poincaré, président de la République française pendant la guerre et qui en dirigeait la diplomatie depuis lors, participe à certaines phases des négociations. C'est également le cas de Benito Mussolini qui venait d'arriver au pouvoir en Italie à la tête du parti fasciste. Il connaissait bien Lausanne pour y avoir travaillé et suivi des cours à l'université avant d'être expulsé pour activités révolutionnaires.

Dans le sillage des huit délégations officielles gravitent des hommes d'affaires et des experts en pétrole. Arméniens, Kurdes et Assyro-Chaldéens ont aussi envoyé leurs représentants mais ils n'auront jamais voix au chapitre. Il y a également quelques philanthropes préoccupés par le sort des chrétiens d'Orient ainsi qu'une nuée de journalistes. Parmi eux, un certain Ernest Hemingway, âgé de 24 ans, correspondant du Toronto Star pour lequel il avait déjà couvert le dramatique exode des Grecs d'Asie Mineure et le désastre de Smyrne.

Constantinople devient Istanbul

Ne figurant pas parmi les parties contractantes, Américains et Russes menèrent à Ouchy des négociations parallèles. Le séjour de la délégation soviétique fut marqué par une tragédie. Au cours d'un dîner à l'Hôtel Cecil, son chef, Alexandre Vorovsky, et deux de ses collaborateurs furent tués à coups de revolver par un ex-officier tsariste d'origine suisse, Maurice Conradi. Le comble est qu'il fut acquitté, ce qui provoqua la rupture des relations diplomatiques entre Berne et Moscou jusqu'en 1945.

Après huit mois de laborieuses négociations, le Traité de Lausanne était donc prêt pour être paraphé le 24 juillet 1923. Il compte 163 articles auxquels s'ajoutent une dizaine de conventions et protocoles annexes, notamment une convention sur le régime des Détroits qui a été renégociée à Montreux en 1934.

Pour les Turcs c'est un jour de gloire. La jeune république kémaliste se voit reconnaître dans sa pleine souveraineté par ses ennemis d'hier et elle obtient la consolidation de ses nouvelles frontières. Une fois le Traité ratifié par la Grande Assemblée d'Ankara, les derniers soldats alliés quittent Constantinople le 2 octobre 1923. Quatre jours plus tard les Kémalistes font leur entrée triomphale dans la ville rebaptisée Istanbul.

Pour trois autres peuples, en revanche, le 24 juillet 1923 est une journée de deuil qui met un terme à des espoirs séculaires. Pour les Grecs, le Traité de Lausanne marque la fin de l'hellénisme en Asie Mineure où sa présence remontait à plus de trois mille ans. Après les massacres des dernières guerres, il restait encore en Anatolie plus d'un million de Grecs qui font l'objet d'un échange de population avec un demi-million de Turcs vivant en Macédoine. Plusieurs quartiers des environs d'Athènes évoquent encore le souvenir du pays perdu: Nea Iona, Nea Smyrni. En vertu du traité, il ne reste en Turquie que les Grecs d'Istanbul: environ 100 000 en 1923, ils ne sont plus que 5 à 7000. Mais la ville est toujours le siège du patriarcat œcuménique orthodoxe dont le rayonnement s'étend à toute la chrétienté orientale.

Pour les Arméniens il n'est plus question d'un Etat indépendant, la petite république d'Erevan ayant été soviétisée entre-temps, et même l'espoir d'un Foyer national en Cilicie sous protectorat français est réduit à néant. Les rescapés du génocide de 1915 – plus d'un million de victimes – vont se disperser à travers le monde: au Moyen-Orient, en France, en Amérique, en Australie. Aujourd'hui leurs descendants sont plus d'un demi-million dans la seule Californie mais quelques centaines seulement dans l'ancienne Arménie turque et environ 50 000 dans l'agglomération d'Istanbul. Deux dirigeants de la Ligue internationale philarménienne, l'orientaliste genevois Edouard Naville et l'orientaliste vaudois Antony Krafft-Bonnard, plaidèrent la cause de leurs protégés auprès des diplomates réunis à Ouchy. Voici la réponse que leur donna le chef de la délégation britannique, sir Horace Rumbold: «Nous reconnaissons nos promesses et nos engagements mais ne pouvons les tenir… Il faut à tout prix conclure la paix. Donc les Arméniens sont sacrifiés.»

Les Kurdes ne sont pas mieux traités. Après le Traité de Lausanne, le Kurdistan se trouve partagé entre la Turquie, l'Iran, l'Irak et la Syrie. Sur ces territoires il y a actuellement quelque 25 millions de Turcs qui forment la plus grande nation du monde sans Etat. Près de la moitié vivent en Turquie où leur identité ethnique a été niée par le régime kémaliste. Une loi de 1924 interdisait l'usage de leur langue en public. Au cours des dernières années, cette politique a été quelque peu assouplie mais cela n'a pas suffi pour faire taire les revendications d'un peuple humilié. […] Dans les actes de la Conférence de Lausanne la question kurde figure sous la rubrique «question non résolue». Septante-cinq ans après, elle ne l'est pas encore.

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