Le Temps: Près de 80 000 spectateurs ont vu Broken Silence – une performance exceptionnelle pour un film suisse. Mais vous restez discret, peu connu. Parlez-nous un peu de vous.

Manfred Panzer: Mes parents étaient Allemands, je suis né à Munich. Mon père est mort quand j'avais 2 ans, j'ai été élevé par ma grand-mère et un oncle tandis que ma mère finissait ses études et commençait à travailler. J'avais 14 ans quand nous sommes venus à Lausanne où elle a travaillé comme physiothérapeute. J'ai fait mes classes à Lausanne puis à Fribourg, en sociologie et philo – études que je n'ai pas terminées.

– Faire du cinéma, était-ce un désir d'enfant?

– Non, j'aurais voulu devenir musicien. Je devais être trop flemmard, je ne sais pas. Dans la campagne bavaroise où j'ai grandi, j'allais très souvent dans l'arrière-salle de bistrot où l'on projetait des films, généralement des westerns américains, le week-end. Après mes études, je suis entré à la TV suisse, puis j'ai suivi l'école de cinéma à Munich. Progressivement, j'ai touché à la plupart des métiers du film: cameraman, réalisation, production.

– Combien de films avez-vous réalisés?

– J'ai fait plusieurs dizaines de films et d'épisodes de séries télévisées. L'une, mettant en scène un inspecteur de police atypique du nom de Faber, a eu pas mal de succès dans plusieurs pays. Quand j'ai commencé en Allemagne, il n'y avait pas de différence entre un film de TV ou de cinéma, si ce n'est que la première atteignait un grand public. Peu de spectateurs allaient voir les films du cinéma allemand en salle. Les Fassbinder et Wenders avaient une audience assez confidentielle. A la TV, il n'y avait pas encore la pression de l'audimat, on faisait un peu ce qu'on voulait. Avec deux chaînes seulement, un film diffusé le dimanche soir était regardé par 20 millions de téléspectateurs. C'était une époque assez formidable.

– Broken Silence, qui vous a révélé en Suisse, n'a pas surgi du néant. Expliquez-nous vos tâtonnements.

– Raconter une histoire avec la caméra est une chose compliquée. Plus on la domine, mieux c'est. Techniquement, j'y suis arrivé assez vite à cause des métiers que j'avais appris. Mais le plus grand boulot est de maîtriser l'histoire dans sa tête, de la défendre contre les influences extérieures. En tournage, on sort, on voit un beau coucher de soleil qu'on aimerait bien mettre dans l'histoire, mais non, ça ne fonctionne pas. Avec le temps, on comprend mieux ce qui fonctionne pour soi, ce qu'on veut raconter.

– Vous avez 21 ans en 1968. Comment avez-vous vécu cette période?

– Je fréquentais, comme beaucoup, différents mouvements de gauche. Le documentaire m'intéressait énormément parce que je voulais faire du cinéma politique. Je me suis vite rendu compte qu'on ne changeait pas le monde comme ça. On y arrive mieux en racontant des histoires. Un processus qui passe plus par le cœur que par l'esprit. C'est ce qui m'a amené à faire de la fiction

– Broken Silence est-il votre premier grand succès?

– Non. Il y a eu plusieurs téléfilms. Plus particulièrement un que j'ai tourné en douze jours, avec très peu d'argent. Il s'appelle Einzelzimmer (Chambre individuelle). C'est l'histoire d'un vieux dont la famille ne veut plus à la maison. On lui paie une des seules chambres individuelles d'un asile où deux femmes partagent, elles, la même chambre. Elles se détestent et vont se battre pour lui. C'est un combat mortel, mais raconté sur le mode drôle, tendre. Le film a eu un succès inimaginable, sans que la presse en ait parlé à son lancement.

– A quoi attribuez-vous l'écho qu'a suscité Broken Silence?

– C'est une sorte de conte de fées que j'ai essayé de raconter de manière authentique. Il touche des problèmes de l'existence qui font réfléchir les gens. Et puis les trois acteurs sont extraordinaires.

– Ce film raconte aussi une forme de quête spirituelle. Etes-vous croyant?

– La grâce de la foi ne m'a pas touché, comme on dit… Cela étant, sachant qu'on est tous un peu dans la même situation sur terre, chasseurs ou chassés, ça nous rapproche.

– Avec Le Pied de l'éléphant, vous tâtez pour la première fois du théâtre. Quel est son propos?

– C'est l'histoire de deux scientifiques qui ne se connaissent pas et se rencontrent pour la première fois dans un réacteur nucléaire pourri. Ensemble, ils vont suivre le chemin qui va de la cabine des vestiaires jusqu'à la mort pressentie. Au début, ils sont fiers, butés, querelleurs. Ce n'est que face à la mort qu'ils apprennent à vivre, à se connaître. Mais la pièce n'est pas si noire que je la raconte, il y a aussi des côtés clownesques.

– Est-ce une critique du progrès scientifique?

– Non, la centrale est un prétexte, une métaphore pour illustrer la peur d'avoir raté sa vie, d'avoir passé à côté de l'essentiel.

- Dans Broken Silence comme dans Le Pied de l'éléphant, la mort est très présente. Elle vous préoccupe?

- Pas tellement, mais les histoires fortes ont souvent à faire avec elle. Sa présence propulse les gens au-delà d'eux-mêmes, de ce qu'ils pensaient être. Pour moi, Broken Silence est un film qui cache beaucoup d'érotisme derrière un voile de pudeur. La pudeur est le moteur même de l'histoire, tandis que dans Le Pied de l'éléphant, c'est plutôt la peur, que le spectateur ne devine pas tout de suite. J'aime les histoires basées sur une dramaturgie de la surprise.

– Vous vous référez aussi beaucoup à la tendresse, à l'humour…

– Je trouve que le sarcasme n'est pas une forme de l'art. Cette forme de distance froide est une chose qui me déplaît beaucoup, notamment dans le cinéma américain actuel. On ne raconte plus pourquoi un type est tué, on te dit: «regarde comment je le fais», je trouve cela navrant.

– Que pensez-vous du jeune cinéma européen, anglais notamment?

– Il y a un bon cinéma européen, mais je vois un gros problème. Les politiciens – suisses particulièrement – ne réalisent absolument pas la menace énorme qui se profile derrière les négociations menées discrètement à l'OCDE autour de l'Accord multilatéral sur les investissements (AMI). Ils ne comprennent pas la force et la volonté économique des puissants dans ce métier, à commencer par les Américains bien sûr. Ce n'est pas un débat idéologique, ces gens veulent gagner des sous, c'est tout. C'est par de semblables accords économiques qui n'avaient rien à voir avec le cinéma que les Etats-Unis ont complètement – mais alors complètement! – détruit la production de films mexicains, sud-américains. Ça peut très bien nous arriver ici si nous ne faisons pas attention.

– Vous êtes pour un protectionnisme culturel?

– Absolument. Si les Américains ont accès aux subventions françaises, italiennes, etc., la marge de manœuvre pour un producteur européen deviendra infime. D'autant plus que les télévisions deviennent de plus en plus puissantes économiquement et visent aussi des subventions. Dans ces conditions, l'indépendance d'un producteur devient dérisoire.

– Vous vivez à cheval sur plusieurs pays, notamment en Allemagne. Quel regard portez-vous sur ce pays placé devant une importante échéance électorale?

– C'est une chose extrêmement négative que d'avoir eu si longtemps le même chancelier. L'Allemagne a beaucoup perdu de sa vivacité parce que les institutions sont restées figées. On peut dire que près de la moitié des Allemands ont été frustrés du pouvoir pendant quinze ans. Les effets se voient, la démocratie a pris un terrible coup de vieux.

– Helmut Kohl a quand même été l'artisan de la réunification.

– Pour moi, c'est d'abord l'homme qui a enterré une certaine idée de la démocratie au début de sa carrière. Confronté à deux scandales, dont un sur les subventions de l'industrie aux partis, il a juré devant une commission parlementaire qu'il avait un trou de mémoire. Or c'est le genre de choses qu'on n'oublie pas. Un Schmidt ou un Brandt n'auraient jamais fait cela, ils auraient pris leur chapeau et seraient partis. Cela a complètement changé le pays, inconsciemment. Les gens se sont dit: si l'homme à la tête de l'Etat peut tricher, alors moi aussi. Le geste de Kohl a déclenché une dilution néfaste de l'éthique, car l'Allemagne n'a pas de raison d'Etat, le pouvoir central n'est pas assez fort. Alors l'éthique y est beaucoup plus importante.

– Vous espérez un changement de gouvernement cet automne?

– Oui. J'ai suivi les premiers discours du jeune Gerhard Schröder, alors chef des jeunes sociaux-démocrates, au Bundestag et je me suis dit à l'époque: il faut que ce type-là devienne chancelier, il a quelque chose, c'est évident. Il est extrêmement intelligent mais, je le crains, trop indépendant comme homme pour faire un bon politicien. La politique à ce niveau est une charge trop lourde à porter seul, il faut avoir un réseau avec soi. Schröder a trop peu d'amis, c'est un loup solitaire.

– Et comment voyez-vous l'évolution de la Suisse?

– J'aime bien y vivre. Mais j'ai le sentiment que ce pays doit faire attention à sa cohésion. Le poids toujours croissant de la Suisse alémanique est une chose que je ressens très fort. Face aux concentrations bancaires, publicitaires à Zurich, il faudrait à Berne des gens de vraie envergure et d'ouverture comme on en trouvait il y a vingt ou trente ans. Des Ritschard, des Furgler avaient un énorme respect des régions. Je crois que ce n'est plus le cas. L'élection du Conseil fédéral devrait être un moment très important, la Suisse romande a besoin d'un représentant fort. Mais Jean-Pascal Delamuraz, déjà, ne l'était pas autant qu'on le disait, et son successeur ne va pas améliorer cela.

Propos recueillis par

Jean-Claude Péclet

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.