Il y a cinquante ans, la guerre civile grecque, ultime avatar sanglant de la Seconde Guerre mondiale, se terminait pour le plus grand désespoir de ceux qui se lancèrent dans l'aventure en espérant les uns, majoritaires, une issue révolutionnaire à une guerre de huit ans, les autres une profonde réforme de l'Etat.

Après une vie politique des plus agitées au cours des décennies précédentes, la Grèce tomba en août 1936 sous la dictature du général Metaxas soutenu par les Britanniques tout-puissants dans un pays stratégiquement important pour la protection du canal de Suez et la route de l'Empire des Indes.

En 1940, après l'effondrement de la France, Athènes se range du côté allié et Metaxas érige une solide ligne défensive qui lui permet, en octobre, de repousser une offensive italienne. Mais Hitler, en massant des troupes en Bulgarie, prépare dès mars 1941 une revanche qu'il veut cinglante. Pour tenter de le contrer, les Anglais commencent à déployer les premiers éléments d'un corps expéditionnaire qui comptera par la suite jusqu'à 100 000 hommes. Aidée selon toute probabilité par la trahison de généraux grecs favorables à l'Axe, la Wehrmacht enfonce la défense grecque en avril 1941. La capitale est occupée le 27 avril. Les troupes britanniques se replient en Crète. La résistance au nazisme commence aussitôt et contraindra Hitler à maintenir dans la péninsule de fortes troupes qui lui auraient été utiles sur le front russe. Fin mai, les parachutistes allemands prennent la Crète d'assaut malgré la présence sur l'île de 32 000 soldats britanniques et de 10 000 Grecs. Une coalition de partis de gauche dominée par le Parti communiste fonde l'EAM (Front national de libération) dont le bras armé est l'ELAS (Armée populaire grecque de libération). Leur force n'est pas suffisante pour empêcher le partage du pays en zones d'occupation allemande, bulgare et italienne. Le pillage du pays est tel que pendant l'hiver des milliers de Grecs meurent de faim.

Ce n'est qu'au début de 1943 que la résistance commence à porter des coups sévères à l'occupant et parvient à libérer des zones montagneuses. Mais cette résistance est profondément divisée. Si le gros des résistants se reconnaît dans l'ELAS, il existe aussi des partisans du régime qui rallient l'EDES (Armée grecque démocratique nationale) et d'autres organisations mineures, choyées par Churchill et l'armée britannique. Parallèlement à la lutte contre l'occupant, ces formations armées font le coup de feu entre elles, semant les germes de la guerre civile.

Pour réduire ces divisions, les Britanniques sortent de leur manche, en avril 1944, un politicien encore inconnu appelé à jouer les hommes providentiels, George Papandreou. Pendant l'été, les Allemands se retirent peu à peu de la Grèce méridionale, suivis à distance par les Britanniques qui reprennent possession du pays en se préoccupant plus de désarmer l'ELAS que de poursuivre la Wehrmacht. Les 13 octobre, les Anglais arrivent à Athènes. Une semaine plus tard le gouvernement Papandreou peut rentrer d'exil et s'installer dans la capitale. Il est salué par d'importantes manifestations de protestation qui dégénèrent en combats entre la gauche et la droite. Début décembre, une manifestation antibritannique est réprimée dans le sang (28 morts). Les combats se poursuivent pendant plusieurs semaines. Le gouvernement devra faire appel à des troupes monarchistes engagées sur le front italien pour casser la résistance de la ville. La guerre civile est dès lors inévitable. Elle éclatera ouvertement en septembre 1946, lorsque le gouvernement proclame l'état d'urgence. Les insurgés ne déposeront les armes que le 16 octobre 1949.

L'échec de l'insurrection grecque, qui connut une phase ascendante jusqu'à l'été 1948, est surtout dû au développement du conflit Est-Ouest. Selon le partage des zones d'influence décidé à Yalta (février 1945) entre Churchill et Staline, la Grèce, où la guérilla communiste contrôlait une partie importante du pays, devait rester sous influence occidentale, alors que la Roumanie, où les communistes se comptaient sur les doigts d'une main, tombait dans l'orbite soviétique. Dans l'euphorie de la victoire les communistes polonais, bulgares et albanais soutinrent les maquis grecs. Le jour où Staline leur dit de cesser, ils cessèrent. Isolés, les insurgés grecs ne purent même plus compter sur la Yougoslavie. Après sa rupture avec Moscou, Tito avait lui aussi besoin de l'Occident. Et il ferma sa frontière.

Par Armand Gaspard

Dans les derniers jours d'août 1949, l'armée grecque montait à l'assaut du mont Grammos, à la frontière albanaise. C'était le dernier bastion des partisans communistes qui avaient pris les armes au printemps 1946 contre le gouvernement «monarcho-fasciste» d'Athènes. Alors que ce dernier était soutenu par les Anglo-Américains, leurs adversaires avaient l'appui de Moscou et de ses alliés balkaniques. En Grèce, la guerre froide a dégénéré en un vrai conflit armé, fratricide de surcroît. Bilan: 120 000 morts et près d'un million d'autres victimes – mutilés, réfugiés, internés politiques, exilés.

Si, en été 1949, les combats se concentraient aux portes de l'Albanie, l'année précédente ils s'étendaient encore jusqu'au Péloponnèse. En automne 1948, à Mycènes, un correspondant de la BBC était enlevé à l'auberge de la Belle Hélène par des maquisards qui lui offraient l'opportunité d'un reportage exclusif dans leur réduit montagneux avant de le remettre à un pope de village. Au printemps 1949, un groupe d'archéologues français revenant de Delphes était intercepté par un commando qui leur faisait faire une excursion imprévue sur le mont Parnasse.

Parmi mes impressions les plus fortes, il y a cette tête de franc-tireur pendue à un lampadaire sur une place de la ville de Volos et, sur les contreforts du mont Vitsi, un champ de bataille calciné au napalm que les Américains commençaient à expérimenter. Il y a aussi l'épisode douloureux des 28 000 enfants enlevés dans les villages de Grèce du Nord et transférés dans les pays communistes voisins pour y être endoctriné (selon la version gouvernementale). Grâce au Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la plupart ont été rapatriés après la guerre.

Cependant, d'une manière générale, l'ambiance à Athènes était moins lourde que sous la dictature des colonels (1967-1974). La junte a dissous les partis politiques, muselé la presse, interdit la minijupe et la musique de Theodorakis. Rien de tel pendant la guerre civile. Elle avait éclaté depuis plus d'un an quand le journal communiste Rizospastis a été suspendu à cause d'un appel à l'insurrection. Il était facile d'avoir des contacts avec des opposants, par exemple des dirigeants de l'extrême gauche pendant la Résistance comme le professeur A. Zvolos et Ilias Tsirimokos. Plusieurs membres du «gouvernement de la Grèce libre» avaient des membres de leur famille dans la capitale, surveillés certes mais pas incarcérés. En revanche, en province, surtout là où la guérilla sévissait, la répression était beaucoup plus sévère. Il y eut même un grand nombre d'exécutions pour haute trahison.

Le camp de Makronissos

Si la torture était une pratique courante sous la dictature des colonels, c'était l'exception pendant la guerre civile. Le gouvernement privilégiait les camps de rééducation. Le plus connu était celui de l'île de Makronissos, au large du cap Sounion, surnommé le «Dachau grec» par l'extrême gauche. Les internés étaient principalement des soldats suspects de tiédeur patriotique. La méthode usuelle était le lavage de cerveau qui devait aboutir à une «déclaration de repentir», forme d'abjuration idéologique particulièrement humiliante. Les pages d'annonces des journaux étaient remplies de ces «mea culpa» où les signataires reconnaissaient avoir trahi la noble cause de l'hellénisme pour se solidariser avec l'ennemi «slavo-communiste». Toutefois, lors des élections de mars 1950, les internés de Makronissos ont voté massivement contre le gouvernement et plus d'un tiers pour l'extrême gauche.

Les séquelles de la guerre civile se sont fait sentir jusqu'à la chute du régime des colonels en 1974. C'est alors seulement que le parti communiste a été légalisé, la liberté d'expression généralisée. Admis au cas par cas avant la dictature, les quelque 50 000 exilés ont pu revenir en masse d'URSS et d'Europe de l'Est avec leur famille. Parmi eux, le général Markos Vafiadis, commandant en chef de la guérilla, arrivé en 1983 de Moscou à Athènes. Avant d'y mourir en 1992, il répudie le stalinisme prôné par son rival doctrinaire Nikos Zachariadis et se rallie au socialisme.

L'histoire part en fumée

La normalisation est parachevée en été 1989 pour le 40e anniversaire de la fin de la guerre civile. En plus de la loi d'amnistie générale, le parlement hellénique vote à l'unanimité une loi de réconciliation nationale qui donne aux maquisards le statut d'ancien combattant – souvent à titre posthume, hélas, et les réintègre dans tous leurs droits civiques. La loi va jusqu'à exclure toute terminologie péjorative à leur égard comme «bandit», «terroriste» ou même «rebelle» (andartès).

La mesure la plus spectaculaire a été l'ordre de détruire les millions de dossiers de police concernant les militants communistes et leurs sympathisants. Parmi ces derniers il y avait les écrivains Kazantzaki, Sikélianos et Ritsos ainsi que des étrangers tel le directeur de l'Institut français d'Athènes. Pour la capitale cela s'est traduit par un gigantesque autodafé dans l'usine d'incinération municipale en présence de membres du gouvernement.

Cependant, pour beaucoup d'intellectuels, l'Etat est allé trop loin en détruisant des documents précieux pour la connaissance de l'histoire contemporaine. Par exemple des exemplaires rarissimes de tracts et de journaux clandestins ou des données biographiques sur des kapetanios célèbres. L'Académie d'Athènes est intervenue pour sauver une petite partie de ces archives dignes d'intérêt mais selon la majorité des historiens son intervention a été trop tardive et insuffisante. Certes, il y a lieu d'exorciser les démons d'un passé fratricide mais non de l'occulter.

En cette fin du mois d'août 1999, se déroule à Florina, près du mont Grammos, un festival commémoratif. Le point d'orgue de ce festival est un concert donné par Mikis Theodorakis. Le premier ministre grec Costas Simitis y accueillera son homologue de l'ex-république yougoslave de Macédoine, le ministre yougoslave de la Culture et des dirigeants albanais et bulgares. Des pays avec lesquels la Grèce était, il y a cinquante ans, en état de guerre non déclarée.

Pour en savoir plus

Il n'existe en français que trois ouvrages de référence sur cette période:

– Dominique Eudes:

«Les Kapetanios». Ed. Fayard, 1970.

La guerre civile grecque racontée dès 1943 sous l'angle de la Résistance avec comme figure de proue Aris Velouchiotis, le Che Guevara grec.

– Evanghelos Averoff-Tossizza:

«Le feu et la hache-Grèce 46-49». Ed. de Breteuil, 1973. Récit d'une louable objectivité par un homme d'Etat grec qui fut plusieurs fois ministre des Affaires étrangères dans des gouvernements de droits.

– Christophe Chiclet:

«Les communistes grecs dans la guerre».

Ed. L'Harmattan, 1987. Histoire du PC grec (KKE) de 1941 à 1949.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.