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Eclairage. Il y a dix ans, Mgr Lefebvre provoquait un schisme avec Rome

Une décennie après son schisme avec Rome, la Fraternité Saint-Pie X fondée par l'évêque traditionaliste français ne fait plus beaucoup parler d'elle. Elle a progressé de façon régulière mais mesurée, et elle est présente sur tous les continents. Elle entretient des contacts officieux avec Rome. Mais rien ne semble indiquer qu'elle réintégrera un jour le giron de l'Eglise catholique romaine. Rappel des événements.

Jeudi 30 juin 1988. A Ecône en Valais, il est 11 h 45. A cet instant précis, Mgr Marcel Lefebvre consacre devant une foule de 7000 personnes quatre évêques de son choix, contre la volonté de Rome. Il s'agit du Suisse Bernard Fellay, du Français Bernard Tissier de Mallerais, de l'Anglais Richard Williamson et de l'Espagnol Alfonso de Galarreta. Ces quatre hommes ont été choisis pour poursuivre l'œuvre de la Fraternité internationale Saint-Pie X qu'a fondée Marcel Lefebvre à Fribourg en 1969. Aussitôt sacrés évêques, ils sont excommuniés par Rome, de même que le prélat français, comme l'exige le droit canon. Le schisme avec l'Eglise catholique romaine est consommé. C'est le premier depuis 1870, date du concile Vatican I qui a vu la proclamation de l'infaillibilité du pape et son rejet par les catholiques qui font partie aujourd'hui de l'Eglise vieille-catholique, dite aussi Eglise catholique chrétienne.

«Suspens a divinis» depuis juillet 1976, Mgr Lefebvre n'a plus aucune légitimité pour conférer les sacrements et célébrer la messe. Mais l'évêque ne prête plus aucune attention aux décisions d'une Eglise qui a pactisé avec le modernisme, donc avec Satan. Quelques jours avant la rupture définitive avec Rome, il s'est écrié lors d'une conférence de presse: «L'Osservatore romano publiera probablement l'excommunication et la déclaration de schisme. Mais qu'est-ce que cela veut dire? Excommunication par qui? Par une Rome qui n'a plus parfaitement la foi catholique, qui n'agit plus de façon catholique. Nous sommes excommuniés par des modernistes, par des gens qui ont été condamnés par les papes précédents. Qu'est-ce que cela peut bien nous faire? Nous sommes condamnés par des gens qui devraient être excommuniés publiquement, cela nous laisse indifférents, cela n'a pas de valeur.»

Le schisme ne lui donne pas plus de souci: «Schisme avec quoi? Avec le pape successeur de Pierre, non. Schisme avec le pape moderniste, oui, schisme avec les idées que le pape répand partout, les idées de la Révolution, les idées modernes. Mais nous n'avons personnellement aucune intention de rupture avec Rome, nous voulons être unis à la Rome de toujours, d'avant Vatican II.» D'avant Vatican II: toute l'histoire du mouvement intégriste de l'évêque français prend racine dans une opposition farouche au Concile qui s'est déroulé de 1962 à 1965. Un concile que Mgr Lefebvre qualifiera de «sida de l'Eglise».

Lancé par le pape Jean XXIII, poursuivi par son successeur Paul VI, le Concile a voulu faire œuvre d'adaptation de l'Eglise au monde moderne. D'inspiration œcuménique (des représentants anglicans, protestants et orthodoxes y assistaient), il a réévalué le pouvoir des évêques par rapport au pape dans le sens d'une plus grande collégialité, admis des réformes liturgiques, accepté le principe de la liberté religieuse, la Déclaration des droits de l'homme de 1789 et approuvé le principe de la laïcité de l'Etat. Toutes choses que Mgr Lefebvre rejettera par la suite. En effet, bien que faisant partie d'une minorité ultraconservatrice au sein du Concile, l'évêque français a ratifié la plupart des actes issus de Vatican II, dont la constitution liturgique, qui sera au cœur du litige avec Rome quelques années plus tard.

Mgr Lefebvre s'en prend aux acquis du Concile dès 1969. Il y voit un complot ourdi contre l'Eglise par les forces progressistes. Son analyse devient toujours plus radicale au fil des années. Il condamne la liberté religieuse, «apostasie légale de la société». De même, il éprouve une sainte horreur à l'évocation des Droits de l'homme, qui sont incompatibles à ses yeux avec les droits de l'Eglise. La Révolution française a envoyé les prêtres à l'échafaud et donné le signal du combat pour la laïcité de l'Etat. Le prélat français ne peut que s'y opposer. Il considère l'œcuménisme comme une sorte de cancer. La foi catholique est l'unique vérité. Dès lors, comment accepter la rencontre des représentants des grandes religions du monde à Assise en octobre 1986, à l'initiative du pape Jean Paul II? «C'est un scandale», dira l'évêque intégriste.

Il s'en prend également à la réforme liturgique. Il a signé la constitution consacrée à la liturgie élaborée lors du Concile. Elle présentait à son avis toutes les garanties d'un respect d'une liturgie classique, soit la sauvegarde du latin, du canon romain et du chant grégorien. Or, lorsque Paul VI promulgue le texte du nouveau rite en 1969, obligatoire pour les catholiques du monde entier, Mgr Lefebvre tombe des nues. Pas question pour lui d'accepter une messe d'inspiration «protestante», qui implique l'usage des langues vernaculaires, d'autels semblables à des tables, l'autorisation du pain ordinaire, la communion dans la main, la distribution du «Corpus Christi» par des laïcs et des femmes, etc. Mgr Lefebvre, dans le conflit croissant qui l'oppose à Rome, va se prévaloir de la messe Saint-Pie V, élaborée lors du Concile de Trente au XVIe siècle, et qui était en usage jusqu'au Concile Vatican II.

Formé dans la tradition, sensible aux idées nationalistes et contre-révolutionnaires de Charles Maurras, anticommuniste dès la première heure, hostile à la décolonisation, futur admirateur des régimes dictatoriaux d'Argentine et du Chili, Mgr Lefebvre reste fidèle à sa ligne ultraconservatrice lorsqu'il pose en 1969 à Fribourg la première pierre de son Eglise parallèle, la Fraternité Saint-Pie X – du nom du pape antimoderniste du début du siècle – où il entend assurer la formation de prêtres de son bord. En 1970, il reçoit la reconnaissance officielle de l'Eglise catholique par l'entremise de Mgr Charrière, alors évêque du diocèse de Lausanne, Genève et Fribourg. De son côté, l'évêque de Sion l'autorise à fonder un séminaire à Ecône.

C'est en 1974 qu'éclate une première crise. Las des constantes critiques du prélat français, le pape Paul VI crée une commission chargée du dossier Lefebvre. En novembre, deux visiteurs apostoliques se rendent à Ecône. L'évêque dissident décide alors de passer à l'attaque. Il fait publiquement le procès du Concile, dénonce les réformes, met en doute l'orthodoxie du pape. Convoqué par ce dernier, il maintient ses critiques de fond. Sommé de rétracter ses propos, il résiste. Il passe outre à une interdiction de procéder à de nouvelles ordinations de prêtres. C'est alors qu'il devient «suspens a divinis», en juillet 1976.

Le dialogue avec Rome n'est pas suspendu pour autant. Paul VI, en fin de règne, souhaite réaffirmer l'autorité pontificale, et veut un ralliement sans réserve au Concile. Une audience avec Mgr Lefebvre n'aboutira à rien. En 1978, un rapprochement semble s'esquisser entre ce dernier et le pape qui vient d'être élu, Jean Paul II. Il sera de courte durée. Les initiatives œcuméniques du pape polonais déplaisent toujours plus à Mgr Lefebvre. Jean Paul II tente pourtant de faire des concessions aux intégristes. En 1984, il permet le rétablissement du rite Saint-Pie V dans toute l'Eglise, sous certaines conditions. Des conditions que n'accepte pas la Fraternité Saint-Pie X. Le document de Rome est rejeté.

Cela fait maintenant des années que Mgr Lefebvre réclame des évêques pour continuer son œuvre à la Fraternité. Le Vatican les lui a toujours refusés. En 1987, le prélat traditionaliste menace: il n'exclut pas d'ordonner des évêques lui-même, malgré l'interdiction dont il est frappé. Rome tente alors d'apaiser les tensions. Le cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, rencontre Mgr Marcel Lefebvre. A l'issue de la réunion, l'évêque accepte la nomination d'un visiteur apostolique qui aura pour mission d'analyser la situation en vue d'un règlement. Quelques jours auparavant, le cardinal Ratzinger avait également proposé l'approbation canonique de la Fraternité avec ses 90 maisons dans le monde et la légitimation des 250 prêtres ordonnés depuis dix ans.

La visite apostolique du cardinal canadien Edouard Gagnon aboutit à la signature du protocole d'accord du 5 mai 1988 par Mgr Lefebvre et le cardinal Ratzinger. Par cet accord, la Fraternité obtient l'autonomie, un évêque à désigner par Mgr Marcel Lefebvre, ainsi que la levée des sanctions. De son côté, le prélat traditionaliste s'engage à reconnaître l'autorité du pape et à éviter toute polémique sur les réformes de Vatican II. Coup de théâtre le 6 mai: Mgr Lefebvre retire sa signature. Quelques jours plus tard, il exige plusieurs évêques et fixe un délai au 30 juin. Rome refuse le 9 juin. Le 29 juin, à la veille du jour fatidique, Jean Paul II effectue une ultime tentative pour récupérer l'évêque dissident. Il envoie à Ecône un jeune prélat de la nonciature à Berne. Celui-ci est chargé d'amener Mgr Lefebvre illico à Rome, pour une entrevue avec le pape. L'évêque français, bien entendu, décline l'invitation. Le lendemain, il sacre les évêques et se voit excommunié par le Vatican.

Dans les années qui suivent, la Fraternité va se consolider lentement, malgré les défections qui vont se succéder. Rome a d'ailleurs prévu le coup: elle crée une commission chargée de faciliter le retour au sein de l'Eglise des partisans de l'évêque schismatique. Plus tard, le Vatican contribue à mettre sur pied la Fraternité sacerdotale Saint-Pierre, qui accueille les traditionalistes qui n'ont pas voulu suivre Mgr Lefebvre dans le schisme. La Fraternité reçoit l'autorisation de célébrer la messe Saint-Pie V.

Aujourd'hui, la Fraternité fondée par Mgr Lefebvre ne fait plus beaucoup de bruit. Elle vit tranquillement en parallèle avec l'Eglise catholique romaine, avec qui elle entretient des contacts épisodiques à un niveau officieux. Selon les chiffres donnés par l'Agence de presse internationale catholique (APIC), elle compte 353 prêtres et 200 séminaristes. Une progression de quelque 30%. Elle est dirigée par Mgr Bernard Fellay, qui avait été consacré par Mgr Lefebvre il y a exactement dix ans. Présente sur tous les continents, elle compte entre 100 000 et 150 000 fidèles. En Suisse, on dénombre environ 6000 pratiquants. Hier, neuf prêtres ont été ordonnés à Ecône.

À lire pour se rafraîchir la mémoire: Luc Perrin, L'affaire Lefebvre, Paris, Cerf/Fides, coll. Bref, 1989.

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