Une représentante de Swissnex (San Francisco), structure d’aide aux entrepreneurs suisses cherchant à se lancer sur le marché américain, déplorait récemment le manque d’assurance des Suisses au moment de vendre leurs projets par rapport aux jeunes Américains qui le font avec bien plus de naturel et de succès. Elle militait pour que nos écoles introduisent des cours de sensibilisation à l’esprit d’entreprise et au risque. Mathias Reynard, conseiller national socialiste et enseignant, présent ce jour-là au micro, s’est alors exclamé: «Le rôle de l’école n’est pas de former de bons petits capitalistes.» D’accord, mais veillons aussi à ne pas former de parfaits petits socialistes, risque tout autant pernicieux et nettement plus probable aujourd’hui.

En effet, les enseignants ne sont pas familiarisés avec l’économie, et pour cause! Sortis de leurs études, ils passent pour la plupart directement derrière leur pupitre. Cela peut sembler normal mais signifie toutefois qu’ils n’ont pas l’expérience de la vie et des vicissitudes des entreprises, alors même que l’essentiel de leurs élèves se destine à y être employé. Un stage de tous les futurs enseignants dans l’économie privée ne serait pas un luxe!

Une autre raison, jamais vraiment objectivée en Suisse, est que les enseignants sont plutôt de gauche que de droite. La démonstration chiffrée en a été faite en France lors de la dernière élection présidentielle: 79% des professeurs sondés se sont dits en faveur de François Hollande contre 21% pour Nicolas Sarkozy. L’écart se passe de commentaires! Au contraire, les enseignants du privé comptaient voter à 54% en faveur de M. Hollande, ce qui inspirait à Jérôme Fourquet, directeur du département opinions à l’IFOP, ce commentaire: «Les profs du privé votent comme les Français alors que la vraie spécificité, dans ce pays, ce sont les enseignants du public.» Est-ce vraiment une exception française?

L’esprit d’entreprise ne peut naître ex nihilo dans une société qui magnifie le risque zéro. Qui vit (pour combien de temps encore?) dans un confort exceptionnel. Dont les enseignants méconnaissent, parfois honnissent, l’économie et les patrons. Dont les médias sont trop souvent focalisés sur les quelques moutons noirs de quelques grandes sociétés au lieu de considérer plutôt les milliers de patrons qui partagent leur passion innovatrice avec leurs collaborateurs. En conséquence de ce défaut de la lorgnette, trop de jeunes qui veulent se lancer ont pour seul but de gagner beaucoup d’argent et très vite, ce qui est à l’opposé de l’esprit entrepreneurial. De même, tous ceux qui s’insurgent parce que les étudiants exercent de petits boulots pour joindre les deux bouts devraient plutôt s’en féliciter. Sauf situation extrême, cette immersion dans le monde professionnel apporte en général un complément pratique à l’enseignement théorique, qui sera très apprécié sur le CV lors du premier engagement sérieux. Ce n’est donc pas l’école seulement qui doit se préoccuper de l’esprit d’entreprise mais toute la société qui doit changer d’état d’esprit.

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