«Le Temps» s'est penché au mois de décembre dernier sur les affres qui conduisent à la mise en place de ce que certains appellent «l'Académie romande de police». Il importe ici de préciser quelques points essentiels à la bonne compréhension du problème qui se pose aux policiers. Avec, en filigrane, l'actuelle opposition de la Fédération suisse des fonctionnaires de police (FSFP) à la reconnaissance de l'école de Savatan.

Il faut rappeler que la mise en place de structures «académiques» de formation policière en Suisse est l'œuvre originelle de la FSFP, qui a lutté durant plus de dix ans pour obtenir notre reconnaissance professionnelle. Corollaire de celle-ci, acquis de haute lutte, l'établissement d'un brevet fédéral, obtenu après une formation adéquate, sanctionnée par des examens reconnus sur le plan de la Confédération. La première volée romande vient de se terminer à Colombier pour la police cantonale neuchâteloise.

Pour réaliser la mise en application de la reconnaissance professionnelle sur l'ensemble de la Suisse, la FSFP s'est proposé de créer une commission paritaire regroupant les conférences des commandants des cantons et des villes, ainsi que l'Institut suisse de police (ISP) et la FSFP. Ce qui est légitime si l'on se réfère à la genèse du projet. La commission paritaire a été mise en place, sous le haut patronage de l'OFFT (Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie). Au niveau des chefs de police latins, un groupe de travail a été mis en place en 2003 sous la conduite du commandant Nydegger, chef de la police fribourgeoise, avec pour but de poser les bases d'une académie romande.

C'est en pleine période d'évaluation des besoins que le chef de la police vaudoise a annoncé avec grand fracas la création d'une académie romande à Savatan, laquelle comporterait toutes les infrastructures nécessaires, offrant des synergies indispensables avec l'armée notamment, profitant surtout des millions du département de Samuel Schmid. Cela relève de la plus profonde perfidie, de la voie solitaire et unilatérale, de la mise devant le fait accompli incompatible avec le fédéralisme, qui bien qu'il ne comprenne pas que des avantages – c'est tellement vrai en matière de sécurité intérieure – propose au moins des actes de dialogue nécessaires et obligatoires.

Partant de là, l'armée offrirait donc ses infrastructures et accessoirement plusieurs instructeurs sans compensations? Si d'aucuns s'en défendent, il est autorisé d'en douter. Les sommes investies, la volonté de coopération, la mise à disposition de lieux de formation, tout cela laisse à penser que l'armée a vu miroiter, pour ses troupes de police militaire, l'obtention du fameux brevet fédéral.

Aux yeux de la FSFP, c'est tout simplement intolérable. Nous ne nous sommes pas battus pendant des années pour faire reconnaître notre profession – ce qui est déjà un comble – pour l'offrir aux premières bidasses venues sous couvert de rêves farfelus d'un quarteron de généraux en déshérence de médailles. Il n'y a aucune ambiguïté sur le fait qu'une majorité d'officiers de l'armée suisse fait face avec humilité aux incessantes coupes budgétaires et réformes hystériques. Il est tout aussi acquis que quelques-uns ne rêvent que de conduire des opérations à Djalalabad ou à Mossoul, chagrinent de n'avoir jamais pu sauter sur Kolwesi ou pourchasser le Che sur les hauts plateaux boliviens.

Quitte à grossir volontairement le trait, est-il nécessaire de rappeler que l'armée suisse s'entraîne depuis bientôt cinq siècles alors que les policiers sont au contact de la dure réalité de la société et de ses tourments chaque jour, chaque heure, chaque seconde et que des efforts considérables à titre professionnel et à titre privé également sont fournis par des hommes et des femmes au service de la communauté?

Dès lors, nous martèlerons jusqu'au sang que la sécurité intérieure est une affaire exclusivement civile, c'est le credo de la FSFP, c'est aussi celui qui est ardemment défendu par Eurocop, le syndicat européen des policiers. Que l'armée, pour des raisons évidentes de manque d'effectifs policiers, apporte ici et là sa contribution, soit. Il serait plus utile de lui amputer son budget de millions dont elle ne sait visiblement pas que faire, et les transférer aux cantons pour augmenter leurs effectifs policiers et donner ainsi des gages au «citoyen-contribuable» (Le Temps du 20 décembre). Lequel appréciera d'apprendre que la police militaire profite du savoir-faire d'une police judiciaire cantonale pour améliorer ses techniques, mobilisant ainsi pas moins de quatre policiers pour une journée, au détriment de la collectivité. Ceci sans entrer dans le détail des troupes spéciales levées à longueur d'année au sein de la police, engendrant des pertes se chiffrant en millions pour les cantons.

Que l'armée prenne soin de son pré carré, à savoir la défense du territoire en cas de guerre et les missions de paix à l'étranger. Qu'on la dote comme il se doit, surtout pour cette dernière activité, au lieu de lui saborder lamentablement ses avions de transport et ses chars de déminage. Une fois qu'elle se sera enfin vu rendre sa dignité perdue, elle cessera de s'insinuer en permanence dans nos affaires, n'en déplaise aux politiques qui y voient un ersatz pour ne rien entreprendre dans leurs cantons. C'est bien à cette échelle que l'on trouve «des fiefs et des baronnies» nourris par des officiers qui cherchent à sauver leurs commandements par tous les moyens, le plus facile étant de s'approprier des tâches civiles du ressort exclusif et constitutionnellement dévolu à la police.

Mais revenons à l'académie de police. Colombier, Genève et pourquoi pas Savatan, le principe du multisite n'est pas une mauvaise solution en soi. La Hes-So prouve que c'est possible. Bien au contraire, alors que l'on demande de plus en plus au futur policier de s'intégrer dans l'environnement qui sera le sien dans son activité, le principe de la fabrique de poulets hors sol à Savatan est déjà une hérésie. L'essentiel réside dans une administration centralisée qui soit à même de contrôler les cours dispensés, la régionalisation de la formation restant acquise selon des spécificités locales. Les échanges sont tout à fait envisageables, même recommandables pour certaines disciplines.

Reste pour la FSFP le problème majeur, à savoir de s'assurer que nos collègues qui devront – contraints – effectuer leur école de police à Savatan, soient à même d'obtenir le brevet fédéral de policier. Il est nécessaire de rappeler que les écoles de police sont des formations professionnelles d'adultes et qu'il n'y a pas de libre choix du lieu de celles-ci. En ce sens, l'action solitaire vaudoise est un quasi-casus belli que l'on ne peut que déplorer. Avec le retrait temporaire des communes vaudoises (Le Temps du 24 décembre), le grand Savatan se lézarde. Il n'est pas certain, devant la tournure des événements, que l'armée continue d'y jouer ses billes, activité, si l'on se réfère à ses états de service, dans laquelle elle doit exceller.

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