Éditorial

Ecoles romandes: la promesse trahie

ÉDITORIAL. Profs laminés, élèves en colère, classes chaotiques: dans certains établissements, enseigner aux 12-15 ans est devenu un calvaire. Il est temps de s’en rendre compte et d’agir

Le sujet est un peu tabou. Voire complètement. En Suisse, il est plus facile d’enquêter sur l’armée, ses avions ou ses missiles que sur l’école à côté de chez soi.

C’est le résultat d’un certain corporatisme enseignant, du fait que les écoles sont des lieux fermés, d’un politiquement correct qui prétend que l’éducation publique va bien grâce à des magistrats (généralement socialistes) compétents.

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Mais tout ne va pas bien. Sur ce point, nos recherches sur le terrain dressent un constat implacable. A Genève, des enfants de 12 ans ne savent pas lire ou conjuguer le verbe «être», l’ambiance en classe est tellement mauvaise que des enseignants refusent de donner leurs cours, le maintien d’un semblant d’ordre est devenu le principal objectif de certains profs qui subissent insultes, refus de travailler et chahut permanent de la part de leurs élèves.

Le problème touche d’abord les élèves les plus faibles. Ils se savent les réprouvés d’un système axé sur la réussite intellectuelle. L’organisation du cycle genevois, avec ses trois niveaux – forts en thème, médiocres et «nuls» –, a aggravé la situation. Mais l’on retrouve des classes ingérables dans tous les cantons romands, notamment en zone urbaine.

Hypocrisie genevoise

Quelle trahison de la promesse des Trente Glorieuses, celle d’une éducation de qualité pour tous! Encore une fois, l’hypocrisie est particulièrement prononcée à Genève. La réforme mise en œuvre en 2011 promettait «un cycle d’orientation exigeant et formateur pour tous». On est loin du compte. Non seulement les trois niveaux rabaissent les moins scolaires, mais l’enseignement qui leur est dispensé est inadapté à des élèves qui se destinent d’abord à l’apprentissage.

Les enseignants ne sont pas préparés à affronter le lourd passif de certains élèves en détresse psychologique, marqués par des problèmes familiaux, la précarité ou des parcours migratoires parfois chaotiques. Et pendant ce temps, la classe politique (souvent suivie par les médias) préfère se concentrer sur des sujets comme l’enseignement du latin, du suisse-allemand ou de l’histoire nationale.

Le danger du «précariat»

Le profond malaise scolaire que nous avons décelé à Genève – et que les autorités, rendons-leur justice, ne cherchent pas à nier – préfigure ce qui peut se passer demain à Lausanne, Neuchâtel ou Sion. Le danger est d’enfermer au bas de l’échelle sociale un «précariat» cumulant faibles résultats scolaires, bas salaires et instabilité familiale et professionnelle.

Avant, ceux qu’on appelait les «cancres» pouvaient toujours aller «bosser en usine». Mais les usines d’aujourd’hui exigent d’excellentes qualifications, et toute l’économie est devenue gourmande en connaissances intellectuelles. D’où cette maxime en vogue chez les pédagogues: «L’échec scolaire, plus il diminue, plus il s’aggrave.»

Désormais, ce problème ne peut plus rester sous le radar. Sinon les conséquences pour toute la société risquent d’être incalculables.

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