Ecopop, forfaits fiscaux: la parole à nos lecteurs

Les initiatives «Halte à la surpopulation» et «Halte aux privilèges fiscaux» ont suscité un abondant courrier. Extraits

■ ECOPOP

Le débat muselé

Les partis politiques, les Chambres, les autorités, y compris le Conseil fédéral, les décideurs, les médias, les bien-pensants, le Père, le Fils, le Saint-Esprit: tous nous disent de voter non à Ecopop. Le bon sens nous dit de voter oui.

Les opposants à Ecopop utilisent sans modération invectives, anathèmes, insultes, menaces, même les conseillers fédéraux s’y mettent. Et un homme comme Philippe Roch se voit affublé de qualificatifs peu amènes et injustes. La discussion de fond semble impossible, et les partisans de l’initiative sont rares à s’exprimer, effrayés par la terreur intellectuelle ambiante.

Nous savons que ni la démographie, ni la croissance ne peuvent galoper à l’infini. […] Au fur et à mesure que les besoins sont satisfaits et sur-satisfaits, la croissance ralentit et se stabilise. Par contre, il faut souhaiter la croissance dans la culture, l’éducation, la formation… […]

On peut comprendre que les propos sur la nécessité de contrôler la démographie soient difficiles à entendre, notre espèce ayant longtemps été peu nombreuse et menacée dans son existence, et que résonne encore à nos oreilles le «croissez et multipliez» des religions.

L’humanité devra maîtriser sa reproduction. Il s’agit aussi de choisir entre qualité et quantité. Veut-on par exemple d’une démographie qui rendra obligatoire le tout OGM, comme l’annonce avec justesse la directrice de Monsanto, ou la multiplication des lois et règlements, donc la restriction des libertés, pour assurer la survie de tous? Ecopop est certes imparfaite, mais c’est un premier pas, et le thème reviendra très vite sur la table. Il faudra réfléchir en évitant les mots de xénophobie, de malthusianisme ou d’autres étiquettes qui annihilent toute réflexion. Pour l’heure, faisons notre part, et votons oui, pour «penser global et agir local». Michel Orme, Chavannes (VD)

Un projet xénophobe

Philippe Roch, biochimiste, ex-directeur de l’Office fédéral de l’environnement, […] défend avec acharnement l’initiative Ecopop. Il stupéfie ainsi écologistes, partisans de la décroissance ou économistes du développement. […]

Cet ex-militant récuse l’incrimination de xénophobie vu les gages qu’il a donnés à la diversité culturelle. Non suspect d’intentions xénophobes, il surprend par son indulgence envers les nostalgiques de feu Schwarzenbach et la bigarrure associative d’Ecopop. Seule compte l’orientation politique qu’il cautionne de son autorité.

S’inscrivant dans le sillage de trois initiatives UDC d’inspiration xénophobe, celle-ci comporte, au nom de la protection des ressources naturelles, deux mesures. Elles ne visent que des étrangers, qui contribuent moins que les nationaux à leur gaspillage. Si la préférence nationale n’est pas mentionnée dans un texte qui ne contient pas le mot «étranger» et épargne cette fois les frontaliers, n’est-il pas pire de l’impliquer en filigrane? On ne saurait s’exonérer ni du contexte ni des conséquences d’un éventuel succès. […] La marche forcée vers la stabilité démographique ou une croissance minime au prix de la fragilisation des plus précaires, l’exportation de la pollution et la porte ouverte au recrutement transfrontalier, voilà l’indéfendable à quoi M. Roch apporte un appui qu’on peine à nommer involontaire. Dario Ciprut, membre de StopExclusion, Genève

Dire xénophobe, c’est se voiler la face

Xénophobe, c’est le qualificatif utilisé par ceux qui ne veulent pas voir les vrais enjeux de l’augmentation de la population. Au rythme actuel, nous serons 12,5 millions dans 50 ans, 17 millions dans cent ans. 90 000 habitants de plus par année, ce n’est tout simplement pas tenable. Il se trouve que cette augmentation est due aux immigrés (dont, soit dit en passant, seulement 5% de réfugiés). Est-ce une raison pour se voiler la face? Si elle était due au seul excès de naissances, il faudrait pousser le même cri d’alarme! Les chiffres sont ce qu’ils sont, et la xénophobie n’a rien à voir dans le débat.

Oui, le volet «aide au tiers-monde» de l’initiative Ecopop ne vise qu’une petite partie des causes de l’immigration; d’urgentes et drastiques mesures sont à prendre, d’abord chez nous en Suisse, pour réduire notre empreinte écologique. C’est précisément ce que préconisent les Verts. Mais on ne refuse pas, comme eux, une initiative pour que ce qu’elle ne contient pas. Jean-François Sauter Versoix (GE)

La rupture avec l’UE

Si les relations de notre pays avec l’UE sont compliquées depuis l’acceptation de l’initiative sur l’immigration de masse, il ne fait aucun doute que l’acceptation de celle d’Ecopop signerait une rupture cinglante, tant le système de gestion de l’immigration proposé est rigide et incompatible avec les accords internationaux. Il faut sauvegarder et développer la voie bilatérale avec les pays européens plutôt que de tenter de l’annihiler complètement. Le vote du 9 février revenait à se tirer une balle dans le pied. Le 30 novembre, évitons d’en tirer une dans le second. Pierre Poncet, président de la Chambre de commerce, d’industrie et des services (CCIG), Genève

La Suisse à 16 millions

Notre gouvernement avait annoncé que l’accord sur la libre circulation des personnes engendrerait 8000 à 10 000 immigrés par an. Aujourd’hui, l’immigration est 10 fois plus importante: cinq villes comme Montreux. A ce rythme de 1 à 1,3% par an, la population passerait à 16 millions d’ici 55 à 70 ans. Est-ce vraiment ce que nous souhaitons aux générations futures? […] Luzi Hitz, Corseaux (VD)

Moins d’immigrés, ce n’est pas moins d’humains

Ecopop veut qu’il y ait moins d’immigrés en Suisse. Mais ces immigrés vont aller soit dans un pays tiers, soit ils vont rester chez eux – et du coup, bien sûr, ils ne seront plus des immigrés.

Je croyais que les partisans d’Ecopop militaient pour que les êtres humains n’épuisent pas la Terre. Mais en quoi le fait d’être d’un côté ou de l’autre d’une frontière change quelque chose? Franchement, il y a quelque chose qui m’échappe… Anne Bottani-Zuber, Lausanne

L’asphyxie pour nos entreprises

Longtemps directeur d’une PME du Jura vaudois qui emploie aujourd’hui 800 collaborateurs, j’ai vécu au quotidien cette nécessité de relations étroites avec nos partenaires des pays voisins et de l’Union européenne. Pouvoir bénéficier d’un appoint important de travailleurs étrangers et frontaliers d’une part et pouvoir exporter les deux tiers de nos ventes vers les marchés de l’EU d’autre part ont été à la clé de ce développement et de celui d’une très large proportion des entreprises suisses. Petit pays, la Suisse ne peut vivre sans développer ses relations avec ses voisins et ses partenaires économiques. […] Pierre-Luc Maillefer, directeur retraité de Dentsply Maillefer, Ballaigues (VD)

■ FORFAITS FISCAUX

Les riches vont rester

Les opposants à l’initiative pour l’abolition des forfaits fiscaux peignent un tableau apocalyptique, chiffres catastrophistes à l’appui, pour nous faire croire que la disparition des forfaits engendrerait le départ de tous ces richissimes contribuables. Ce n’est pas crédible. L’expérience montre, dans les cantons qui les ont déjà abolis, qu’une majorité de bénéficiaires de forfaits y reste domiciliée. Ceux-ci payant alors davantage d’impôts, les recettes fiscales de ces cantons s’en trouvent généralement améliorées. Avec une abolition des forfaits à l’échelle nationale, la concurrence entre les cantons disparaît. La plupart de ces contribuables resteront en Suisse car notre pays a bien d’autres choses à offrir que des privilèges fiscaux: qualité des infrastructures et des services publics, beauté et diversité des paysages, présence d’importants réseaux internationaux, situation géographique au cœur de l’Europe… Ne nous laissons pas berner par les mensonges des opposants, cette initiative marque un pas important vers davantage de justice fiscale. Gilles Godinat, médecin, Genève

A la classe moyenne d’éponger les frais

Dans son édition du 23 octobre dernier, Le Temps écrit que «Zurich n’a pas souffert de la fin des forfaits» et déduit ensuite que les autres cantons suisses pourraient s’acclimater d’une telle suppression. Cette analyse, je ne la partage pas pour plusieurs raisons. La première découle de la liberté de chaque canton d’organiser sa fiscalité selon sa propre perception des attentes de sa population, respectant en cela le fédéralisme, un des principes fondamentaux du fonctionnement de notre pays. D’autres cantons peuvent avoir un avis différent de celui de Zurich. La deuxième est qu’en cas d’acceptation de l’initiative, les impôts de personnes au bénéfice de forfaits, même si toutes ne partent pas sous d’autres cieux fiscalement plus cléments, diminueront. Une fois de plus, la classe moyenne devra compenser, alourdissant encore sa charge fiscale. […] Catherine Labouchère, députée PLR, Gland (VD)

Privilèges indéfendables

Comment peut-on encore défendre les forfaits fiscaux? Comment expliquer que certains, parce qu’ils sont très riches et capables de négocier avec le pouvoir, échappent au principe d’égalité devant l’impôt, pourtant fondamental dans tout Etat de droit et même inscrit notre Constitution? Alors que l’écrasante majorité des autres contribuables paient en fonction de leur revenu et de leur fortune, pourquoi certains paient-ils un montant calculé sur la base de la valeur locative «estimée» de leur logement? Comment expliquer que les critères pour bénéficier de ce traitement de faveur (interdiction de travailler en Suisse, obligation d’y résider au moins six mois par an, etc.) soient notoirement si peu respectés? Alors que les services publics sont lourdement attaqués par des politiques d’austérité partout en Europe, comment regarder en face les pays voisins sachant que ce système siphonne des rentrées fiscales qui leur font cruellement défaut? Quel signal envoie l’Etat suisse en maintenant cette fraude fiscale légalisée? N’est-ce pas là un formidable encouragement aux riches contribuables suisses à pratiquer «l’optimisation», la fraude, voire l’évasion fiscale? Quel que soit l’angle par lequel on prend le problème, il faut se rendre à l’évidence: ces privilèges sont indéfendables. Aude Martenot, Genève

Qu’est-ce que l’équité?

[…] S’agit-il vraiment d’«équité» fiscale, comme nous le disent les partisans de leur abolition? En réalité, l’équité fiscale n’est qu’un concept creux dont personne n’a jamais défini le contenu.

Serait-il équitable de payer selon sa consommation de services publics? Dans ce cas, les classes aisées paient trop. De payer selon sa consommation de matières premières et d’énergie, dans une perspective d’équité intergénérationnelle? Alors, nous payons tous trop peu. Et pourquoi faudrait-il payer selon sa consommation pour un type de biens et pas pour un autre?

Il n’y a pas d’étalon «naturel» de l’équité. Toute fiscalité n’est qu’un choix politique. Ne nous laissons donc pas aveugler, l’enjeu du 30 novembre est celui de l’équilibre des finances publiques.

Voulons-nous nous priver des forfaits fiscaux? La question ne se résume pas à supprimer un type de fiscalité; il s’agit de savoir si nous voulons ou non garder le bénéfice des versements des contribuables au forfait. Faut-il les punir d’être aisés en les chassant et nous punir nous aussi en nous privant de leur apport?

En démocratie, il est licite de répondre oui à cette question. Mais alors, il faut aussi répondre oui à la question de savoir si nous acceptons de payer plus d’impôts pour compenser cette perte. C’est la vraie question. […] Michel Chevallier, Genève

Enseigner la décence à nos enfants

[…] Comment enseigner à nos enfants l’égalité dans notre société démocratique alors qu’hypocritement nous souhaitons des privilèges pour les nantis ainsi que pour notre bien-être personnel? Quel cynisme de la part des partis politiques qui soutiennent mordicus les forfaits! On entend sans cesse qu’on doit se serrer la ceinture, par contre on offre des cadeaux fiscaux à ceux qui en ont le moins besoin. En plus de leur offrir ces cadeaux nous assistons à un rabotement de toutes les prestations de l’Etat.

Quand on regarde les chiffres, ces forfaits constituent une partie infime dans les budgets cantonaux et communaux. Depuis que le canton de Zurich a supprimé les forfaits fiscaux il y a eu une augmentation des recettes fiscales. C’est à se demander ce qu’on y gagne. […]

Nous vivons dans un pays de huit millions d’habitants avec un peu moins de 2500 communes qui, au lieu de se faire de la concurrence pour attirer des riches, devraient trouver des synergies et des alliances pour faire fonctionner ce pays avec un minimum de respect et de décence pour ses concitoyens.

En tant que parents nous essayons d’apprendre à nos enfants à distinguer le bien du mal. […] Voir tout problème uniquement sous l’angle du pragmatisme individuel ne peut que nous éloigner de notre moralité et notre humanité et finalement détruire tout lien social dans notre belle démocratie. Tany Sob, Crissier (VD)

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.