il était une fois

Ecopop dans l’histoire de la fin des temps

L’initiative soumise au vote le 30 novembre s’inscrit dans une histoire religieuse de l’apocalypse. Sous couvert d’un rationalisme écologique, elle reproduit des peurs qui sont celles du monde du Livre

Il était une fois

Ecopop dans l’histoire de la fin des temps

La démographie est un refuge sûr pour les prophètes de la fin du monde. L’initiative Ecopop réinstalle parmi nous une eschatologie qui avait été écartée de la vie politique. Comme le dit Hervé Le Bras dans un petit livre qu’il vaut la peine de lire avant de voter*, «la population mondiale, les subsistances, voilà quelques masques qu’ont pris les dieux antiques pour se prévaloir de l’usage de la raison».

Le démographe montre comment est née la notion de «population», à partir du concept d’égalité des hommes, chez Hobbes (1588-1679). Il faut en effet, pour définir un ensemble, que ses composants soient considérés comme égaux d’un certain point de vue. Dans l’Antiquité et au Moyen Age, il n’était pas possible d’additionner dans un même groupe des hommes libres, des femmes, des esclaves et des enfants. Hobbes les ayant faits «égaux» par le genre de danger que chacun représentait, son jeune assistant, William Petty (1623-1687), pouvait se lancer dans des comparaisons de population entre Paris et Londres, puis dans l’ahurissant calcul de la population du monde depuis l’origine. Cherchant à prouver qu’il existait assez de matière sur terre pour recomposer, au jour du Jugement dernier, les corps de tous les hommes ayant vécu depuis Adam, il notait chaque doublement de la population selon les indications de la Bible pour arriver à un rythme de doublement tous les 1200 ans. Il en concluait qu’il y aurait 10 milliards d’hommes sur Terre en l’an 7680 (hypothèse haute retenue par l’ONU pour 2040!). Alors, écrivait-il, ce serait, comme l’annoncent les Ecritures, la fin du monde, l’apocalypse.

Le thème de la population mondiale est donc lié, dès son apparition, à celui de la fin des temps, thème populaire depuis la Renaissance, les anabaptistes la prévoyant en 1521, Luther une dizaine d’années plus tard, John Napier vers 1688-1700 et Newton en 2060.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le moment de l’apocalypse a reculé jusqu’à disparaître. Il a laissé la place à «l’avenir» et au «progrès», la Révolution française finissant de transformer les lendemains noirs en lendemains radieux.

Mais les dieux veillaient, la démographie resterait le lieu où la catastrophe se déclencherait. Ce serait, selon les époques, par dépopulation ou par surpopulation. Malthus (1766-1834) professait que la population s’accroissait plus vite que les subsistances, l’obligeant à défricher de nouvelles terres et à les cultiver plus intensément. Il voyait venir la catastrophe finale mais donnait une chance à l’homme d’y échapper par un surcroît de spiritualité.

En fait de spiritualité, c’est l’invention des engrais minéraux qui donna sa chance à l’homme et libéra le XIXe siècle de la fatalité du Jugement dernier.

L’angoisse ne disparut pas pour autant. Elle se manifesta encore par l’instrumentalisation de la théorie de l’évolution de Darwin en termes de classes sociales et de races, fondement de l’eugénisme: ne survivent que «les plus adaptés», autrement dit les élites blanches et occidentales, moins fécondes que les ouvriers, agriculteurs ou autres sauvages du monde extérieur, espèces plus faibles et dangereusement proliférantes. On allait donc s’attacher, sous couvert d’exposés scientifiques aussi nombreux que sophistiqués, à décourager leur reproduction. Il s’agissait de sauver la race blanche et, au sein de la race blanche, la race des plus forts, celle des riches.

A la veille de la Seconde Guerre mondiale, dit Le Bras, l’idée d’une «population mondiale» n’avait plus de signification: la planète était divisée entre les populations européennes et les autres, entre les riches et les pauvres, entre les races dolichocéphales et brachycéphales et, dans le pire des cas, entre Aryens et Juifs. Le seul élément qui demeurait mondial était la guerre. Elle éclata et, à son issue, l’idée d’une population mondiale ressuscita. La catastrophe a en effet servi à bannir les théories racistes du discours public pour reconnaître l’unité biologique du genre humain. Finies les races. Mais bonjour «les cultures», certaines restant insidieusement tenues pour supérieures, comme un fait d’histoire cette fois-ci, et non plus de génétique.

L’angoisse populationniste s’est déplacée mais n’a pas disparu: les peuples de certaines «cultures» se reproduisent plus vite que d’autres, il faut y remédier pour éviter une «explosion démographique». Le 13 janvier 1960, la couverture du Times en faisait la démonstration: des femmes du monde entier s’y affichaient dans leur tenue traditionnelle avec leurs nombreux bébés dans leur bras, coinçant une femme blanche, occupée à empiler des courses sur un caddy, avec ses deux enfants blonds accrochés à la nourriture comme s’ils craignaient d’en manquer.

L’initiative Ecopop dit-elle autre chose que cette crainte d’un monde prolifique venant concurrencer par son «empreinte écologique» de plus en plus lourde une Suisse déjà «coupable» de trop peser sur l’espace limité de la Terre? L’excès de CO2 s’ajoutant au risque des subsistances, la fin des temps se rapprocherait-elle? «La multitude des dieux antiques sortent de leurs tombes sous la forme de puissances impersonnelles […] et ils s’efforcent à nouveau de faire retomber notre vie en leur pouvoir tout en reprenant leurs luttes éternelles», écrivait Max Weber dans L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme , opportunément cité par Hervé Le Bras. La catastrophe est redevenue une composante de la culture occidentale. Il existe des «guides de la fin du monde» qui valent bien les danses macabres de la Renaissance. * Vie et mort de la population mondiale, Editions Le Pommier, 2009.

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