Vieux et pauvres!

Notre économie ne tiendrait pas le coup face à l’acceptation de l’initiative Ecopop. On irait droit vers une économie moribonde comme celle qu’a connue le Japon durant la «décennie perdue» (1990-2000) et qui, pour les Japonais, perdure. Les arguments avancés par l’ONG Ecopop n’évoquent que des principes écologiques de type fondamentaliste sur la croissance démographique et les ressources naturelles, qui ne tiennent compte ni de la population vieillissante suisse, ni de la transition démographique globale (seconde phase), et surtout pas des conséquences économiques pour chacun d’entre nous… Cette initiative est fallacieuse, incohérente et dangereuse. Démonstration.

Rappelons d’abord et brièvement, pour bien saisir les enjeux économiques, la thèse qu’ils défendent. Dans un article intitulé «Préserver la nature ne va pas contre l’homme» paru dans Le Temps du 3 novembre 2012, on peut lire Philippe Roch – un partisan de l’initiative – tenir les propos suivants: «Il y a inadéquation entre la population et les ressources disponibles. Au niveau global, nous consommons l’équivalent d’une fois et demie ce que la planète peut produire. En Suisse, la population a doublé depuis la fin des années 1930. Malgré une situation économique favorable, nos espaces de liberté diminuent, notre qualité de vie est dégradée par le béton et les voitures. Sachant que la Suisse consomme trois fois ce que son territoire peut produire, nous sommes déjà au-dessus de la limite, alors qu’un excédent de 80 000 personnes s’installe chaque année. Ce n’est pas durable.» En résumé, il pense que nous (les humains) dans le monde (globalement) et en Suisse (localement) absorbons déjà aujourd’hui plus de ressources que la nature peut produire. Donc, s’il suivait sa logique, il demanderait une diminution de la population, une décroissance démographique pour tous.

En fait, c’est exactement ce que demande l’initiative, mais seulement pour les autres (à savoir les pays les plus pauvres aidés par le programme suisse de coopération)… On l’a bien compris: le problème, ce sont les autres.

Regardons d’abord ailleurs pour comprendre comment cela pourrait se passer chez nous. L’exemple du Japon, économie avancée comme la nôtre, a subi lors de la «décennie perdue» plus de dommages qu’aucun autre pays industrialisé. Pourquoi? Les économistes en ont beaucoup parlé, notamment en citant l’effondrement des prix de l’immobilier et des cours boursiers qui a caractérisé cette période. Depuis lors, le Japon est toujours enlisé dans une stagnation économique. Les causes souvent évoquées ont été l’absence de croissance démographique, le vieillissement de la population et la quasi-absence d’immigration… Cela vous rappelle-t-il quelque chose?

Un autre point important. Ce sont les dommages que créerait l’initiative Ecopop à l’AVS. Imaginez! Le but original de la mise en place de l’assurance vieillesse était la lutte contre la pauvreté des aînés. La formule «vieux donc pauvres» qui était encore une réalité lors de l’introduction de l’AVS en 1948 ne s’applique plus du tout aujourd’hui. Mais étant donné le déclin démographique en marche en Europe (l’Allemagne est très concernée, la Suisse n’y échappera pas), l’AVS se trouve devant un défi historique. Lors de son introduction, les hommes ont bénéficié en moyenne d’une retraite pendant 12 ans et les femmes pendant 14 ans; aujourd’hui cette durée pour les hommes est de 18 ans et pour les femmes même de 22 ans. Si l’on considère que le taux de natalité baisse et que l’immigration sera de plus en plus contrôlée, alors de moins en moins de travailleurs seront à l’avenir actifs pour toujours davantage de rentiers. En 1948, il y avait 6,4 travailleurs pour une rente de vieillesse; aujourd’hui, ce ratio est tombé à 3,7. Avec l’acceptation de l’initiative Ecopop, la proportion s’effondrerait encore dramatiquement et créerait une situation de déséquilibre que l’on ne pourrait plus jamais corriger… Voilà la réalité des chiffres économiques.

La transition que nous vivons a d’abord créé un surplus de population important dû aux progrès accomplis dans les domaines de la mortalité infantile et de l’allongement de l’espérance de vie et qui, tout naturellement, s’est inversée. C’est ce que nous vivons actuellement en Suisse et qui se caractérise par la baisse de la fécondité. On constate clairement ce phénomène dans trois pays: au Japon, la population est passée de 127,8 millions en 2004 à 127,3 aujourd’hui, soit un demi-million en moins; la Russie de 146,6 en 2000 à 143,5 aujourd’hui, soit plus de 3 millions en moins; en Allemagne de 82,5 en 2003 à 80,6 en 2013, soit près de 2 millions en moins. On pourrait conclure que la transition démographique, en fait la seconde phase de celle-ci, serait définie par la chute de la fertilité. Il n’y a pas besoin de décréter quoi que ce soit. La nature s’en charge, n’en déplaise aux (sur)planificateurs que sont devenus les écologistes.

Ainsi s’achève notre démonstration. Elle s’est concentrée sur seulement quelques éléments qui ont largement suffi à montrer la dangerosité de l’initiative Ecopop. De ce qui précède, nous pourrions aussi en tirer trois leçons de politique générale:

– La politique devrait regarder dans d’autres pays les conséquences prévisibles de certaines mesures avant de les adopter. On peut apprendre des autres;

– La politique doit se contenter de donner des indications claires quant aux règles économiques à long terme et ne pas venir perturber les fragiles équilibres économiques en changeant fréquemment les données de la compétition internationale par de nouvelles lois nationales. Cela finit par détruire complètement le tissu entrepreneurial suisse;

– La politique devrait éviter de s’occuper de facteurs qu’elle ne pourra jamais vraiment maîtriser, comme le vieillissement, la démographie et le mouvement des populations.

On peut apprendre des expériences menées ailleurs et la politique devrait se retenir d’agir sur des facteurs qui lui échappent, comme la démographie

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