Je vous écris de Kaboul où je réside depuis environ onze mois. Je me considère comme un ami de l’Afghanistan, un pays plein de contrastes que je connais depuis 1986 et où j’ai vécu en années cumulées un peu plus de douze ans. Ce retour en Afghanistan a été motivé par le besoin, que je partage avec mon épouse qui dirige une organisation caritative médicale à Kaboul, de venir en aide à une population afghane, otage à nouveau d’un «great game» moderne avec son lot de violence et de misère.

J’étais présent en Afghanistan lorsque les talibans ont pris Kaboul une première fois en septembre 1996 après quatre années de guerre fratricide entre les différentes factions de la résistance contre les soviétiques. Dirigeant un programme de réhabilitation rural, j’ai travaillé pendant trois ans sous le premier régime taliban. J’étais à nouveau présent pendant les premières années de la République islamique d’Afghanistan entre 2001 et 2005, travaillant alors pour l’Union européenne. Je me souviens de l’enthousiasme qui animait les Afghanes et les Afghans. Mais je me souviens aussi des doutes qui sont très rapidement apparus sur la viabilité du projet de «construire un nouvel Afghanistan». Aujourd’hui, je suis extrêmement inquiet de l’isolement de l’Afghanistan sur la scène internationale qui ne mène qu’à plus de souffrance pour la population afghane et un risque accru pour la sécurité régionale et internationale. Isoler l’Afghanistan, nous avons fait cette erreur entre 1996 et 2001 lors du premier Emirat islamique d’Afghanistan avec les conséquences que nous connaissons. Aujourd’hui, nous devons collectivement, la communauté internationale et les talibans, apprendre des erreurs passées.

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Je ne me considère pas comme un «expert» de l’Afghanistan mais le recul historique que j’ai sur ce pays depuis plus de trois décennies et le fait que j’y vive actuellement me donnent sans doute une perspective différente de beaucoup de celles qui sont actuellement exprimées depuis l’Europe et les Etats-Unis. La confrontation à la pauvreté afghane que je côtoie quotidiennement n’est pas étrangère à ce décalage que je perçois entre ma vision de la situation et la plupart des analyses et prises de position en dehors des frontières de l’Afghanistan.

Le 15 août 2021 mettait fin à 20 ans de présence militaire étrangère en Afghanistan. Une expérience qui avait soulevé un grand espoir les premières années mais qui, malheureusement, a tourné au fiasco pour de multiples raisons, dont la communauté internationale et l’Afghanistan doivent analyser les causes comme: le péché originel d’avoir refusé aux vaincus, les talibans, un strapontin dans les premières discussions visant à la stabilité et à la reconstruction du pays (Conférence de Bonn 2001), une aide trop massive engendrant une corruption toute aussi massive, tout particulièrement de certaines élites politiques, une confusion d’objectifs entre des opérations militaires visant à éliminer le terrorisme et la (re)construction d’un Etat. Nous sommes tout juste au début de cette nécessaire auto-critique dont nous devrons tirer les enseignements mais elle est, actuellement, mise en arrière-plan, voire oubliée, du fait des développements récents dans le pays.

L'Occident a refusé de saisir la main tendue au départ par les talibans

Nous assistons depuis la prise de pouvoir des talibans à un gouffre qui se creuse entre l’Occident et les nouveaux maîtres de l’Afghanistan. Les deux côtés sont clairement responsables de cette situation. Dans un premier temps, les talibans ont tenu un discours de modération tendant la main à la communauté internationale. Ils parlaient alors d’amnistie générale, de liberté de travail pour les femmes, d’éducation pour tous, de lutte contre le terrorisme. Cette main tendue, l’Occident a refusé de la saisir. Au contraire, fort de sa position sur la scène internationale et profitant de l’émoi suscité par le retour des talibans et les scènes d’évacuation chaotique à l’aéroport de Kaboul, l’Occident a répondu par des conditions à la reconnaissance du gouvernement Taliban, par l’arrêt brutal de l’aide au développement (40% du PNB), le gel des avoirs de la banque centrale d’Afghanistan, et l’extension de facto des sanctions sur les transactions financières à l’ensemble du pays. Ces décisions ont mis à genoux l’économie afghane en quelques semaines, précipitant ce pays déjà pauvre (48% de la population vivait en deçà du seuil de pauvreté avant l’arrivée des talibans – et ce, malgré les milliards de dollars et d’euros déversés dans le pays pendant vingt ans) dans une crise humanitaire sans précédent. Aujourd’hui, 28,3 millions d’Afghans et Afghanes sur une population d’environ 40 millions d’habitants dépendent de l’aide humanitaire pour leur survie. Et le taux de pauvreté atteindrait aujourd’hui 97%, selon les Nations unies.

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Par des décisions remettant en question des gains politiques et sociétaux acquis durant les vingt dernières années, les talibans ont aussi très largement leur part de responsabilité dans cette situation de blocage. L’échec de leur approche diplomatique initiale avec l’Occident a ouvert la porte au retour de politiques coercitives et inacceptables pour l’ensemble de la communauté internationale et pour une large majorité des Afghans et Afghanes. Aujourd’hui, il est malheureusement largement su que les filles ne peuvent pas étudier dans le secondaire et à l’université, que les femmes ne peuvent pas travailler au sein des agences des Nations unies et des organisations caritatives et qu’elles ne peuvent plus aller dans les parcs et hammams. La vie politique est par ailleurs réduite au minimum avec très peu de possibilités pour les voix dissidentes de s’exprimer et des médias qui doivent souvent s’auto-censurer.

Pour les talibans, la guerre avec les pays occidentaux n’est pas terminée mais elle a pris une autre forme

Le manque de confiance est total entre l’Occident et les talibans. Les pays occidentaux reprochent aux talibans de ne pas avoir respecté les accords de Doha en prenant le pouvoir par la force. Les pays occidentaux accusent aussi les talibans d’avoir failli à leur parole en prenant des décisions drastiques visant à réduire considérablement les droits humains, ceux des femmes et des filles en particulier. Cette triste réalité pousse, d’ailleurs, beaucoup de familles afghanes éduquées à chercher à quitter le pays par tous les moyens pour l’avenir de leurs filles. De leur côté, bon nombre de talibans estiment que l’Occident n’est pas sincère quand il parle de paix en Afghanistan. Ils soupçonnent l’Occident et tout particulièrement les Etats-Unis de travailler à renverser leur gouvernement. Ils mettent en avant le refus de reconnaissance de leur gouvernement, les sanctions, le gel des avoirs de la banque centrale et les drones militaires qui survolent quotidiennement le pays depuis des mois. Pour eux, la guerre avec les pays occidentaux n’est pas terminée mais elle a pris une autre forme.

Une telle situation de confrontation entre l’Occident et les talibans ne peut pas, ne doit pas durer.

A l’heure où, à juste titre, les opinions occidentales sont outrées par les restrictions imposées aux femmes et filles afghanes, il faut aussi réaliser que les talibans sont fiers d’avoir libéré leur pays d’une occupation militaire dirigée par la plus grande puissance militaire au monde. De ce fait, beaucoup ne comprennent pas pourquoi ils sont ostracisés depuis plus de vingt mois. Ils considèrent qu’ils doivent être «traités en égaux» au sein de la communauté internationale – ce que font d’ailleurs, peu ou prou, certains pays de la région. Il faut aussi réaliser, même si cela est difficile à accepter dans certaines chancelleries occidentales, que ce sentiment de «libération» est partagé par un pourcentage très significatif de la population afghane, tout particulièrement en zones rurales, même s’ils ne sont pas tous et toutes des soutiens inconditionnels des talibans. Avoir bouté hors d’Afghanistan les Anglais au XIXe siècle, les Soviétiques au XXe siècle et maintenant l’OTAN au XXIe siècle fait partie de l’inconscient collectif et rend fiers de nombreux Afghans.

Un besoin de rencontres fréquentes et en présentiel

Pourtant, malgré ce contexte incroyablement compliqué et terriblement clivé, il est impératif de continuer et de renforcer un dialogue direct entre les pays occidentaux et les talibans. Régulièrement nombre de partenaires occidentaux se rencontrent pour discuter de l’Afghanistan, mais sans représentation de l’Afghanistan. Comme me disait un de mes contacts afghans récemment, c’est comme si des médecins se réunissaient autour d’une table de consultation pour discuter du cas d’un malade sans que celui-ci soit présent.

C’est seulement par des rencontres fréquentes, en présentiel – je ne crois pas à la «e-diplomatie» –, animées de part et d’autre par un esprit constructif et de compréhension, que des avancées au bénéfice de la population afghane pourront voir le jour. Multiplier les rencontres avec les talibans ne signifie pas reconnaître leur gouvernement, mais créer des espaces de discussion pour dissiper les incompréhensions, faire passer des messages, construire des relations qui vont au-delà des simples postures. C’est remettre de l’humain et du pragmatisme dans une relation qui est aujourd’hui essentiellement conflictuelle, opposant grands principes internationaux contre valeurs «afghanes».

Des sujets où les intérêts convergents existent

Il faut commencer par dialoguer sur des sujets où il y a une possible convergence d’intérêts entre les pays occidentaux et les talibans. Pourquoi pas la lutte contre le terrorisme international et la lutte contre la production d’opium, deux fléaux qui touchent aussi bien l’Afghanistan que les pays occidentaux? Les talibans, qui jusqu’alors n’ont jamais eu d’autre agenda qu’un agenda national, combattent l’Etat islamique qui reste une véritable menace dans beaucoup de pays. Ils ont aussi complètement éliminé la culture de pavot en 2001 et se sont à nouveau attaqués à ce fléau cette année. Conservant à l’esprit l’objectif commun qui est le bien-être de la population afghane, il faut aussi envoyer des signaux positifs de part et d’autre. Par exemple, sur l’éducation d’un côté, sur les sanctions et/ou le gel des avoirs de l’autre. Il faut entamer ce dialogue soutenu qui sera sûrement dans un premier temps essentiellement transactionnel. Ce n’est sans doute pas satisfaisant pour les deux parties: les premiers pas seront modestes, mais cela aura le mérite de débloquer une situation figée dont les victimes sont en premier lieu les femmes et les filles afghanes et la population afghane en général.

Il est aussi urgent de donner de l’oxygène à l’économie locale pour permettre à la majorité des Afghanes et Afghans d’avoir leur esprit libéré de la contrainte journalière, obsédante et exclusive, de nourrir leurs familles. L’aide humanitaire est indispensable et doit continuer d’être acheminée quels que soient les obstacles. Mais une aide humanitaire même renforcée ne sera jamais un substitut à une économie revitalisée. Les freins à l’économie afghane sont en grande partie entre les mains des pays occidentaux. Ces derniers pourraient utiliser la levée des sanctions sur les transactions financières et la restitution progressive et réelle des avoirs de la banque centrale d’Afghanistan comme des vecteurs positifs dans un dialogue avec les talibans. Ce n’est qu’à ces conditions que la population pourra retrouver sa voix et influencer le futur de son pays.

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Le chemin vers un Afghanistan apaisé avec lui-même, et en phase avec la communauté internationale, sera long et compliqué. Il ne peut passer que par un dialogue sincère et soutenu entre toutes les parties, présentes dans le pays, et en dehors de ses frontières. La conférence organisée par le secrétaire général des Nations unies début mai à Doha sera un test de la volonté des différentes parties à trouver le chemin vers une solution pacifique à long terme. Il est de la responsabilité des talibans, des autres membres de la société afghane et des pays occidentaux de savoir faire le premier pas dans cette direction, pour le plus grand bénéfice des Afghanes et des Afghans.

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