16 août 1998: nous avons tenté de porter secours à 100 déplacés à Decani, mais à notre arrivée, ils avaient disparu. Près de Pristina, nous apercevons des groupes de 100 à 200 personnes le long des rives de la Vistrica. Des travailleurs humanitaires locaux nous apprennent qu'il y a 10 000 déplacés dans la région. C'est encore l'été, fruits et légumes abondent, mais les marques de la guerre sont partout visibles: récoltes pourries sur pied, carcasses de bétail abattu à la mitraillette, hameaux en ruines.

18 août: un commandant de l'Armée de libération du Kosovo (UÇK) accuse le personnel du HCR d'espionnage, tandis que nous nous démenons pour distribuer des biens de secours à 20 000 personnes dans le centre du Kosovo. Un médecin local traite 100 patients par jour, dont 90% d'enfants atteints de dysenterie. Leurs ventres distendus me rappellent les enfants africains souffrant de malnutrition.

25 août: sept remorques chargées de biens de secours d'urgence du HCR sont les cibles de tirs d'artillerie. Trois volontaires de la fondation de Mère Teresa y perdent la vie. A Pagarusa, une femme de 34 ans me montre son bébé, né dans la forêt. Elle espère retrouver ses deux autres enfants, perdus de vue lorsque son village a été attaqué.

29 août: nous visitons Senik, frappé la veille par des obus. Les maisons fument encore. Des remorques remplies de vivres et d'affaires personnelles sont en flammes. L'offensive a fait au moins 17 morts. Les villageois nous demandent de rester pour dissuader les francs-tireurs de les prendre pour cible pendant qu'ils enterrent leurs morts sous la pluie. Un bébé est mort de faim parce que sa mère, blessée, ne pouvait plus l'allaiter.

1er septembre: Orahovac a été abandonné en juillet, mais d'après le gouvernement 30 000 habitants réfugiés dans les bois sont rentrés. La vie semble reprendre son cours et il y a des magasins ouverts. C'est le premier signe qui indique que, même s'ils ont encore peur, les gens commencent à revenir.

4 septembre: hier, il y avait 5000 personnes sur une colline au-dessus de Sedlare, mais aujourd'hui l'endroit est vide. C'est comme ça tout l'été – les gens errent de village en village, d'un lieu à un autre.

9 septembre: des milliers de personnes fuient vers la région de Pec. Nous tentons d'évaluer le nombre de gens entassés dans les voitures, les charrettes, les remorques, pare-chocs contre pare-chocs: au bout de trois kilomètres, nous abandonnons. Les tirs se rapprochent, un vieil homme supplie: «S'il vous plaît, faites quelque chose pour arrêter cela.» Au moment où nous partons, des soldats et des chars se rassemblent à quelques kilomètres de là. Lorsque nous revenons le lendemain, il n'y a plus personne.

11 septembre: des maisons brûlent à Barane. Des policiers sortent de plusieurs maisons. L'un d'eux avec un poste de télévision sous le bras. Plus loin, les villages de Celopek et de Kostradic, saccagés, sont déserts.

19 septembre: après trois tentatives infructueuses, nous atteignons les villages du nord de Pristina, dévastés par une offensive des forces gouvernementales. Dix mille habitants ont fui. Sur les 70 maisons de Dobratin, 30 ont été incendiées. Les villageois sont stoïques. Mais le lendemain, bouleversés, ils découvrent trois corps carbonisés dans un cabanon.

21 septembre: les soldats de l'UÇK viennent en aide à des vieillards et des enfants de Kacanol, un village de montagne au nord de Pristina. Un septuagénaire a erré cinq jours à travers les bois à la recherche des huit membres de sa famille. Un autre est au bord des larmes: les soldats ont brûlé sa provision de blé achetée avec l'argent envoyé d'Allemagne par un de ses frères.

25 septembre: offensive militaire particulièrement meurtrière. Les maisons flambent dans les villages au cœur du Kosovo. Nous croisons un convoi de camions appartenant au gouvernement portant l'inscription «Aide sociale humanitaire du Kosovo et de Metohija». Le vent soulève la bâche d'un camion, dévoilant des policiers en uniforme.

26 septembre: le haut-commissaire Sadako Ogata se rend à Resnik, à 25 kilomètres à l'ouest de Pristina, et parle avec quelques-uns des 25 000 habitants qui ont fui un ratissage militaire dans la région. Pataugeant dans la boue, elle passe à côté d'un vieil homme qui marmonne: «C'est une honte pour Milosevic de mettre son peuple dans une situation pareille.»

30 septembre: trois bénévoles de la Croix-Rouge gisent morts ou agonisants sur une colline ensoleillée à Gornje Obrinje. Leur voiture a sauté sur une mine. Des gens essaient d'attirer l'attention d'un hélicoptère yougoslave en agitant d'immenses drapeaux de la Croix-Rouge. Mon collègue, John Campbell, un ancien de l'armée britannique, allume les phares de son véhicule. Pour l'une des victimes, un médecin, il est hélas trop tard.

27 octobre: les troupes serbes abandonnent des positions au Kosovo suite à un accord de cessez-le-feu que superviseront 2000 vérificateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Jour de liesse qui ressemble à ce qu'a dû être celui de la Libération. Des gens rentrent chez eux pour la première fois depuis des mois. Des proches s'embrassent en pleurant. A Malisevo, qui serait la capitale d'un Kosovo libre, un chef de l'armée rebelle s'adresse aux journalistes tandis que les forces serbes se retirent d'une garnison à moins d'un kilomètre de là.

3 novembre: les cimes des montagnes commencent à se couvrir de blanc et les 50 000 personnes qui campaient dans les collines rentrent progressivement dans leurs villages. Beaucoup trouveront leur maison détruite. Il y a encore 200 000 déplacés au Kosovo.

9 novembre: la guerre n'est jamais loin. A Opterusa, dans la commune de Suva Reka, des centaines de déplacés qui venaient de rentrer s'enfuient à nouveau. Trois jours après, cinq combattants de l'UÇK meurent dans une embuscade.

19 novembre: Velika Hoca est un village à majorité serbe, et des habitants font le signe serbe de la victoire: le pouce et deux doigts dressés. Autour d'un café et d'un cognac local, un couple nous raconte que des villageois albanais ont tiré sur eux mais qu'il n'y a pas eu de sérieux affrontements. La femme affirme que son village a été épargné grâce à ses 13 églises et à la protection de Dieu.

4 décembre: toutes les maisons du village de Lodja, sauf deux miraculées, ont été détruites. Les ravages rappellent Varsovie pendant la Seconde Guerre mondiale. Sur un mur, à l'entrée du village, des graffitis serbes proclament «Lodja n'existe plus».

4 décembre: malgré le cessez-le-feu d'octobre, la spirale de violence reprend de plus belle. Des hommes masqués arrosent de balles le Café Panda à Pec, abattant six adolescents serbes qui jouaient au billard. Le long de la frontière, des soldats tuent 34 Kosovars armés.

16 janvier: quarante-cinq personnes sont massacrées dans le village de Raçak, dans la municipalité de Stimlje, lors d'un raid militaire serbe. Il s'agit d'une opération de représailles suite à une attaque de l'UÇK contre des policiers, et à l'enlèvement de huit soldats et cinq civils serbes. Plus de 30 000 Kosovars sont de nouveau sur les routes. Aucun signe de progrès sur le front politique, et nouvelles menaces de frappes aériennes par l'OTAN.

21 janvier: malgré la reprise des combats, certaines régions connaissent une relative stabilité. Malisevo a été vidé en juillet et ses 3000 résidants avaient peur de rentrer à cause d'une forte présence policière. Mais depuis le déploiement d'observateurs internationaux, plus de la moitié des habitants sont revenus, dont Ramadan Mazreky. Il s'estime privilégié car aucun des 45 membres de sa famille élargie, dont 25 enfants, n'a été blessé pendant les hostilités.

28 janvier: le crépitement des mitraillettes et les explosions d'obus nous accompagnent le long de la piste qui longe la vallée enneigée vers Velika Reka – les forces gouvernementales mènent une nouvelle offensive. Un chef de l'UÇK nous dépasse en trombe et lance: «Nous n'abandonnerons pas un pouce de nos positions.» Dans le village voisin de Bradas on nous dit que 20% des habitants de tous les villages du Kosovo ont déjà fui à l'étranger. Et que d'autres envisagent de partir. «Combien de morts faudra-t-il encore pour que l'OTAN fasse quelque chose?» Simple question d'un vieil homme.

© UNHCR, in «Les Balkans - renaîtront-ils de leurs cendres?», Réfugiés, No 114, printemps 1999.

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