Langue française

Ecriture inclusive, le désaccord

Une maison d’édition a publié le premier manuel scolaire en écriture inclusive. Cette méthode vise à respecter l’égalité des sexes. Mais l’initiative provoque la polémique

En France, les esprits s’échauffent autour d’un manuel scolaire. L’ouvrage bouscule les règles de la langue française, au nom de l’égalité des sexes. Pour atteindre cet objectif, la maison d’édition Hatier a opté pour l’écriture inclusive, une première pour un livre destiné aux écoliers. Cette méthode vise à adopter une grammaire et une typographie qui rendent les femmes plus visibles, en accordant systématiquement adjectifs et noms au féminin et au masculin.

Dans Questionner le monde, les métiers sont donc rédigés de manière inhabituelle. On peut notamment lire «agriculteur·trice·s» ou encore «artisan·e·s». Ces mots entrecoupés de points provoquent de vifs débats sur les réseaux sociaux. «Trop d’enfants maîtrisent déjà mal la lecture des mots complexes et l’orthographe. Cela ne va pas arranger les choses», regrette @Poyaudine sur Twitter.

Son avis est partagé par un grand nombre de professeurs. Sur un groupe Facebook, beaucoup estiment que cette initiative «rend la langue incompréhensible». Ce manuel n’a pas encore conquis les enseignants, rapporte la chaîne France 2. Les intellectuels s’emparent également du sujet. Dans une chronique diffusée mardi sur Europe 1, le philosophe Raphaël Enthoven s’en est violemment pris au manuel. «L’écriture inclusive est une agression de la syntaxe par l’égalitarisme», a-t-il lancé. Avant de comparer cette méthode à un «lavage de cerveau» digne de 1984, l’œuvre dystopique de George Orwell.

S’attaquer aux «vrais problèmes»

Les réactions virulentes visent également les féministes. De nombreux militants du mouvement ont fait de l’écriture inclusive leur cheval de bataille. Une position incomprise par les détracteurs de la réforme. Ils jugent la question secondaire par rapport à des combats comme l’égalité salariale. «Il serait plus judicieux de s’attaquer aux vrais problèmes des droits des femmes qui rétrécissent dans le monde chaque jour inexorablement!» juge une internaute. Les opposants à l’ouverture du mariage aux homosexuels ont, eux aussi, exprimé leur mécontentement. «Non, nos enfants ne sont pas des cobayes!» a twitté le collectif La Manif pour Tous.

Cette bataille linguistique ne date pourtant pas d’hier. L’Académie française a mis le masculin sur un piédestal il y a plus de trois siècles. «Le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle», estimait le grammairien Nicolas Beauzée en 1767. Et l’institution n’est pas réputée pour céder aux modes. «Les réformes de l’orthographe demandent toujours du temps pour s’installer dans l’usage», confirme au journal Le Monde Patrick Vannier, chargé de mission au service du dictionnaire de l’Académie. En 2014, les «Immortels» avaient assoupli leur position. Ils estimaient que les appellations pouvaient être féminisées, mais seulement dans la «vie courante». Inimaginable donc de les retrouver dans un manuel scolaire.

Reflet d’une société «moderne»

Malgré tout, l’éditeur justifie son choix en page de garde. Hatier indique avoir voulu suivre les recommandations du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE). Créée par le président socialiste François Hollande, cette instance consultative a publié en 2015 un Guide pratique pour une communication publique sans stéréotype de sexe. Des positions qui infusent doucement dans la société française. Le HCE s’est félicité lundi de la publication du manuel scolaire, présenté comme «un exemple pour une écriture inclusive et une éducation égalitaire».

Malgré le flot de critiques, certains internautes se réjouissent de l’arrivée d’une écriture égalitaire. «Le français n’est pas une langue morte, faisons en sorte qu’elle reflète une vision de société bien plus moderne!» réagit @MaelCtd sur Twitter. «En France, il y a une résistance idéologique parce que la langue est le dernier terrain des masculinistes. Elle pourrait très bien s’adapter, nous passons notre vie à revitaliser la langue, à inventer des mots, c’est pour cela que les dictionnaires sont vivants», estime dans le quotidien Libération Raphaël Haddad, auteur d’un manuel d’écriture inclusive. Reste à savoir qui aura le dernier mot.

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