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Etre écrivain en Suisse romande? Hors de l’Université, point de salut

La nouvelle édition de l’«Histoire de la littérature en Suisse romande» (Zoé, 2015) illustre le conformisme et le copinage qui règnent dans nos régions, juge l’écrivain Sergio Belluz

Etre écrivain en Suisse romande? Hors de l’université, point de salut

Ce «en» Suisse romande, c’est la grande nouveauté de cette Histoire de la littérature en Suisse romande (Genève-Carouge: Zoé, 2015), avec l’inclusion du polar, de la science-fiction, de la BD, de la chanson et des «études de genre» dernier cri. Du solide travail universitaire: un index scrupuleux (on y trouve Sacha Distel, c’est dire), une bonne bibliographie, et mille sept cent vingt-huit pages cofinancées par l’Office fédéral de la culture, les cantons romands, quatorze cantons suisses alémaniques, dont Uri, Schwyz, Glaris, Appenzell Rhodes-Extérieures (par solidarité protestante?) et «Unterwald-Le-haut» (sic), le tout complété par la Loterie Romande, des banques et des fondations, dont la Fondation Sandoz (Maurice Sandoz a droit à sa grosse notice). Au final, combien de millions pour ce ravalement de façade?

Car il s’agit d’une mise à jour des quatre volumes publiés chez Payot-Nadir dans les années 1996-1999. On a rafraîchi les trois premiers, et c’est surtout le quatrième, La Littérature romande aujourd’hui (de 1968 à 1999), qui a été retravaillé dans les quatre cents dernières pages, moins d’un quart de l’ouvrage: de nouveaux auteurs y sont entrés, et on a complété les notices des autres. L’ambition: «Un ouvrage de référence qui fasse le point sur l’état de nos connaissances dans ce domaine et qui envisage dans la continuité historique la production littéraire romande du Moyen Age à nos jours», selon l’introduction de l’historien Roger Francillon, auteur de la plupart des brillantes synthèses qui introduisent chaque partie.

Premier problème: parler, par exemple, de «production littéraire romande» au Moyen Age souligne l’anachronisme du terme «romand», un concept politico-culturel limité dans le temps (1830-1970, en gros). Francillon, dans le premier chapitre, évoque, d’ailleurs, la «vie religieuse de Suisse française» (p. 12) et, dans la partie «Au temps des réformateurs», remarque que le terme de «Romandie» a été inventé au XXe siècle (p. 35). François Rosset, de l’Université de Lausanne, parle de «Suisse occidentale» (p. 159) et de «la vie intellectuelle de la Suisse francophone au XVIIIe siècle» (p. 170).

Deuxième problème: le titre. La BD, la chanson ou les études de genre sont-elles à leur place? S’agit-il de littérature lorsqu’on parle des réformateurs (Calvin ou Viret) ou des médecins (Tissot ou Tronchin)? Ne pouvait-on pas resserrer la grosse partie sur les pasteurs et leurs bisbilles, tout sauf littéraires? Et que vient faire ici l’article «Les écrivains étrangers en Suisse romande» (Rolland, Istrati, Chardonne, Rilke, Gide, Cocteau), dans lequel on trouve aussi Stravinsky, assez peu écrivain… Un titre englobant du style «Histoire de la vie culturelle en Suisse de langue française» aurait été plus adéquat, sur le modèle du brillant La Suisse romande au cap du XXe siècle: portrait littéraire et moral de Berchtold (Lausanne: Payot, 1966).

Troisième problème, majeur celui-là: quels sont les critères pour définir ce qui est littéraire? Si chaque histoire de la littérature a sa part d’arbitraire et d’idéologie ambiante, il y a deux méthodes pour l’envisager: en tant que phénomène de communication, et alors toute production littéraire est intéressante, sans jugement de valeur; ou avec des critères précis et on écarte ce qui n’en fait pas partie. Ici, on alterne allègrement les deux, dans un conformisme et un copinage universitaire qui sont une constante de nos régions. Maryke de Courten, dans son chapitre sur Cingria, remarque qu’il «ne s’est jamais soucié de systématiser sa pensée. Est-ce pour la même raison qu’il a été ignoré par l’intelligentsia romande, pour qui le sérieux a longtemps été la valeur la plus sûre?» (p. 716). L’intelligentsia romande n’a pas changé, hélas: dans cette Histoire de la littérature en Suisse romande, l’hilarant Henri Roorda, un de nos plus grands écrivains, entre Allais et Vialatte, n’a droit qu’à dix renvois et une misérable notice dans le chapitre «L’Ecrivain et l’école»; Anne Cuneo est noyée dans «Le Roman et l’histoire», au mépris de ses brillants récits autobiographiques; Jean-Louis Kuffer (quinze renvois) est expédié vite fait comme «lecteur passionné» malgré son journal littéraire, une référence; Janine Massard, auteure de douze livres magnifiques sur une Suisse intime et populaire, fait l’objet de huit petits renvois, tout comme Jean-Michel Olivier, sa verve et son humour, qui n’ont droit qu’à une modeste notice.

En revanche, Daniel Maggetti, Jérôme Meizoz ou Adrien Pasquali, contributeurs universitaires de cette Histoire, font l’objet de plus de trente citations à l’index et de trois notices chacun…

En littérature suisse de langue française, sans université pas de talent ni de salut. Et l’avenir est sombre: le chapitre final, qui explore les possibles développements de notre littérature, s’intitule, sans rire: «Connexions, filiations et transversalités».

La nouvelle «Histoire de la littératureen Suisse romande» illustre le conformisme et le copinage qui règnent chez nous

Sergio Belluz est l’auteur de «CH. La Suisse en kit (Suissidez-vous!)», Ed. Xénia, 2012, et de «Fables» (à paraître). Il a été interprète-traducteur, professeur, documentalisteet journaliste

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