Opinions

Les écueils de la libéralisation. Par Bernard Wuthrich

Depuis le début de la décennie, et principalement sous l'impulsion de démarches similaires initiées au sein de l'Union européenne, la Suisse a entrepris un vaste processus de libéralisation. Jusqu'à maintenant, cela ne s'est pas trop mal passé. La séparation de la vénérable entreprise des PTT en deux entités distinctes était devenue une telle nécessité économique et politique que l'opération s'est assez bien déroulée.

Depuis le 1er janvier dernier, La Poste et Swisscom volent de leurs propres ailes. Et parce qu'elle s'y était prise suffisamment tôt, La Poste a pu assainir sa base financière. C'était une obligation absolue car, devenue indépendante, elle ne peut plus compter sur le juteux subventionnement croisé dont elle profitait naguère grâce aux coquets bénéfices réalisés dans le secteur des télécommunications. Si elle n'a pas transporté le personnel de joie, la réforme des PTT n'a cependant pas été contrée par voie référendaire et a pu entrer en vigueur dans les délais voulus. En harmonie avec l'Union européenne. L'étape suivante, c'est la réforme des CFF. La séparation comptable des infrastructures et du matériel roulant doit intervenir le 1er janvier 1999. Elle se déroule elle aussi dans un climat plutôt serein.

Il en va bien différemment de la libéralisation du marché de l'électricité. Il faut dire qu'il s'agit d'un secteur particulièrement explosif, où les acteurs et les intérêts sont aussi divers que nombreux. Davantage encore en Suisse qu'ailleurs, puisque, comme le rappelle avec pertinence le stand helvétique à l'Exposition internationale de Lisbonne, le pays est en quelque sorte le château d'eau du continent.

Dès lors, les enjeux de l'ouverture de ce marché sont évidemment colossaux et expliquent pourquoi l'avant-projet de libéralisation a trébuché sur autant d'obstacles. Cette opération risque de faire perdre jusqu'à un milliard de francs à l'industrie électrique. Et les cantons de montagne, qu'un esprit malicieux a un jour appelés l'«OPEP des Alpes», ne sont pas prêts à abandonner une partie importante de leur gagne-pain: les ressources qu'ils retirent, tous secteurs confondus, de la production de houille blanche sont elles aussi évaluées à un milliard. Ils ont donc intérêt à défendre leur os avec vigueur, et ils le font par l'entremise d'un avocat chevronné, fin connaisseur des rouages politiques nationaux: il se nomme Peter Bodenmann.

L'ouverture du marché aura aussi des conséquences en plaine, puisqu'elle s'accompagnera inévitablement d'une concentration de la branche, par exemple dans le domaine du transport du courant. Tous ces enjeux sont bien plus considérables que ceux induits par les réformes des PTT ou des CFF. Ils expliquent pourquoi l'on assiste aujourd'hui à un blocage. Il sera cependant indispensable de trouver une issue rapide, car il ne fait aucun doute que, en raison de structures politico-économiques extrêmement complexes, l'électricité suisse est trop chère et pénalise l'industrie nationale par rapport à la concurrence étrangère.

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