La fessée n'est pas venue. Ce n'est peut-être que partie remise. Les joues encore rougies par la claque subie vendredi, les acteurs boursiers ont poussé un ouf de soulagement lundi après-midi. Jusqu'à l'ouverture des marchés américains, ils redoutaient le pire, trahissant leur nervosité avec les mots irrationnels qui les caractérisent sur les forums boursiers: «Ça sent la panique générale… Ça me rappelle le Vietnam.»

Car il est bien là le mal qui a rongé le marché depuis plusieurs semaines: perte du sens de la mesure, exubérance, absence de mémoire, mépris des règles d'analyse. Tant que la Bourse montait – les journées de croissance de l'ordre de 8 à 10% n'ont pas manqué en janvier et février sur le Nasdaq ou le Nouveau Marché parisien –, l'ivresse ambiante empêchait de garder la tête froide. La Bourse était devenue un casino. N'importe quelle société moulée Internet ou reliftée «.com» faisait tourner les têtes. Les séances de spéculations, proches de l'hystérie, avaient faussé les règles du marché. On achetait une société estampillée «Nouvelle Economie» sur ses perspectives de chiffre d'affaires et non sur ses perspectives bénéficiaires.

Vint la gifle de vendredi. Que d'avertissements n'y avait-il eu auparavant! Pas un investisseur ne peut dire qu'il a été piégé, après plusieurs mises en garde contre l'exubérance irrationnelle. A suivre la Nouvelle Economie à travers la seule lunette des performances boursières, on a eu tendance à oublier les réalités. Au point de confondre le virtuel et le réel, et pire, de considérer que la Nouvelle Economie est l'adversaire de l'ancienne économie. Que l'une évacuerait l'autre, alors que la première nourrit et régénère la seconde.

Il y a donc retour sur terre. Tout ce qui touche à la Nouvelle Economie n'est pas d'or. L'investisseur doit trier, comparer, évaluer. Sans jeter au bûcher tout ce qu'il a adoré. Dans le lot, il y a les nouveaux moteurs de la croissance, les perles de demain. Celles qui parviennent par leurs résultats à calmer le jeu lorsque la Bourse tremble. Preuve: l'arrêt – provisoire? – de la dégringolade est dû en grande partie aux bons résultats trimestriels annoncés par Kodak, Citigroup, Merrill Lynch et Sears.

Moralité: il faut atterrir. En douceur. C'est ce que cherche depuis des mois la Réserve fédérale américaine en relevant les taux à chaque fumerolle de surchauffe. Gardez attachées vos ceintures, la zone de turbulences n'est pas encore franchie.

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