Jamais une guerre n'a été autant filmée. Les heures d'images qui nous parviennent d'Irak ont deux origines: l'invitation faite à 600 journalistes d'embarquer à bord des divisions anglo-américaines et la naissance d'un réseau de télévisions satellitaires arabes aguerries aux techniques de l'information en direct.

Et pourtant, ce déluge visuel n'éclaire pas. Chacun sait d'abord que les images sont un enjeu trop vital dans la guerre des opinions pour être aussi libres qu'elles le devraient. Serait-il impartial, d'ailleurs, le direct resterait de toute manière impuissant à dire une guerre. Montrer l'horreur par devoir de témoignage, ou la cacher pour préserver les sensibilités? Et pour faire comprendre les opérations, comment réunir en un puzzle intelligible ces fragments épars de combats qui évoquent l'égarement de Fabrice à Waterloo?

Parce que la guerre est le plus grave et le plus complexe des événements, elle ne se laisse pas réduire au spectacle des réalités fragmentaires qui la composent. Nous le savons tous, mais notre religion du «live» exige une information instantanée et disponible à toutes les sources. Nous en attendons une compréhension immédiate des choses. Et parce que les images nous placent face à nos attentes contradictoires, elles en viennent à susciter parfois autant d'aversion que le conflit lui-même.

Ce procès est pourtant très excessif. Avec leurs limites, les reportages en provenance d'Irak sont aussi les matrices d'un véritable débat. Sans eux, verrait-on les Américains réclamer aujourd'hui des comptes à leurs stratèges? Si les caméras n'étaient pas là, les forces alliées se retiendraient-elles d'écraser Bagdad sans discernement?

Si elle n'aura pas gagné sur le front de l'information, cette guerre des images inédite restera sans doute pour avoir joué un rôle autrement décisif: celui d'un puissant garde-fou contre les tentations d'une bataille plus meurtrière. Il est des Tchétchènes qui prieraient pour que les télévisions du monde entier diffusent en direct, jour et nuit, ce qui se passe dans Grozny…

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