Incroyable face-à-face. D'un côté, protégé derrière ses murs pourpres, Jiang Zemin, le tout-puissant chef de l'Etat et du parti chinois. De l'autre, une vieille Pékinoise dans un parc, yeux clos, bras arrondis, perdue dans sa méditation. Pourquoi fait-elle peur au successeur de Deng Xiaoping?

Le Parti communiste, naguère, encourageait la pratique du qigong, grâce auquel de petits maîtres expliquaient aux Chinois qu'ils conserveraient un esprit sain dans un corps sain, et quelques pouvoirs sur eux-mêmes. Avec Falungong, tout a changé. Non pas à cause d'une débauche de nouvelles «superstitions» ou des visions fumeuses de son fondateur. Le pouvoir a soudain devant lui un mouvement unifié, qui s'est développé à une vitesse folle, a démontré en avril son absence de crainte, sa détermination à se faire reconnaître, et propose aux Chinois un ordre moral (probité et abstinence) fondé sur une mixture de leurs traditions. En face, le régime totalitaire, même si on lui reconnaît le mérite de la paix et de la stabilité, est perçu comme celui d'une caste assise sur le mensonge et la corruption. Cet autoritarisme impur est toléré en période de prospérité. Il génère le refus quand viennent les difficultés. Or, en Chine, aujourd'hui, le coût social des réformes et de l'ouverture est énorme.

Le Parti communiste sait aussi qu'en Chine la révolte prend des chemins toujours imprévus. En 1919, le Mouvement du 4 mai, qui voulait tailler en pièces l'étouffant héritage des empires, eut pour premier prétexte une protestation antijaponaise. En 1989, le soulèvement démocratique commença par un hommage à un ancien secrétaire général du parti. Et au siècle dernier, le Taiping, formidable défi au pouvoir central, qui créa un royaume durable au cœur de l'empire, fut d'abord un mouvement religieux mêlant l'enseignement des missionnaires protestants à la tradition chinoise. Alors, sur quoi peut déboucher aujourd'hui l'incroyable succès populaire de Falungong? L'histoire montre que Pékin a raison d'avoir peur.

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