Les dirigeants nationalistes albanais les plus radicaux ne sont pas, comme cela se dit, des chefs de bandes sans scrupule. Bien sûr, ils financent leurs mouvements et leurs achats d'armes par des moyens peu avouables: rackets et trafics. C'est la règle des guérillas. Mais ces hommes sont d'abord des politiques pragmatiques, intelligents et déterminés, qui veulent atteindre un objectif fixé il y a plus d'un siècle: la nation albanaise a été artificiellement divisée, il faut la réunir et la soustraire à toute domination.

Mussolini avait donné d'une certaine façon aux Albanais ce qu'ils souhaitaient: un Etat unifié, mais il était fasciste et fantoche. Tito ensuite, ayant totalement échoué à les faire passer de l'ethnie à la classe, leur a accordé en 1974, au Kosovo, province serbe, une autonomie si large que la région a échappé au contrôle de Belgrade. La renaissance du nationalisme serbe en est sortie, puis la fin de l'autonomie, puis la guerre, avec ce discours connu: les Serbes forment une nation artificiellement divisée, il faut la réunir et la soustraire à toute domination.

L'intelligence des Albanais a consisté à pratiquer la désobéissance civile quand ils le pouvaient, la lutte armée quand ils le devaient. Ce moment est arrivé en 1997-98, la guerre ayant cessé en Bosnie. Auparavant, l'OTAN n'aurait pas pu intervenir sur deux fronts à la fois. Or, les chefs militaires albanais, impuissants face à l'armée yougoslave, voulaient que le cycle de la violence et de la répression amène l'Alliance à intervenir contre la Serbie. Ils ont été servis au-delà de toute attente.

Mais le bénéfice de l'intervention, du point de vue des Albanais radicaux, est épuisé. Ils ont perdu les élections municipales au Kosovo. Les élections générales, seul nouveau pas possible vers l'indépendance, sont repoussées. Belgrade, dont le discours sur le Kosovo et la dislocation yougoslave n'a pas changé, est le nouvel allié de l'Occident. Pour sortir de cette impasse, les chefs militaires albanais n'ont pas caché qu'ils reprendraient les armes. Contre la KFOR, c'est impossible. Ils ont donc allumé des feux dans les communes albanaises de Serbie, et en Macédoine.

Leur objectif est à nouveau politique. Ils savent que les Américains ont peur de s'enliser dans le bourbier des Balkans et ont la tentation d'en partir. Ils entendent les murmures qui montent en faveur d'une grande conférence internationale dont l'objectif serait d'en finir une fois pour toutes, par un redécoupage des frontières, afin de créer des entités étatiques ethniquement homogènes. C'est ce qu'ils espèrent.

Dans un texte angoissé, Wolfgang Petritsch, le gouverneur onusien de la Bosnie qui recoud avec peine le tissu déchiré de la société dont il a la charge, conjure l'Occident de ne pas céder à ces sirènes. Comment accepter aujourd'hui le triomphe du nationalisme ethnique qu'on a prétendu combattre pendant dix ans? Ce serait une trahison, ce serait un crime.

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