Recep Tayyip Erdogan n'aura pas à attendre longtemps avant d'être confronté à la raison d'Etat. Dès cette semaine, l'homme fort de la politique turque élu ce dimanche député devrait prendre les rênes du gouvernement d'Ankara. Avec, sur son bureau, un dossier aussi incontournable qu'explosif: celui de l'utilisation de son territoire par les troupes américaines en vue de leur offensive contre l'Irak. Le 1er mars, le parlement turc, dominé par son Parti de la justice et du développement (islamiste modéré), a refusé de donner son feu vert et le nouveau premier ministre devra discipliner ses parlementaires inquiets de voir la Turquie prise dans le grand séisme régional que Washington s'apprête à provoquer. Ironie du sort, celui que ses concitoyens ont plébiscité comme le symbole d'une Turquie à la fois moderne, indépendante et ancrée dans le monde musulman se trouve contraint d'entamer son mandat sous la bannière étoilée pour préserver l'aide financière et le rôle de pilier de l'OTAN de son pays dont la population, pourtant, partage quantité de valeurs communes avec celles de l'Irak voisin.

Même justifiée par la nécessité de défendre les intérêts supérieurs de la Turquie, la fracture n'en est donc pas moins ouverte. Et rappelle celle, béante, qui déchire les pays de la région. Ce n'est pas un hasard si, comme vient de le répéter l'Arabie saoudite, les pays du Golfe supplient presque chaque semaine Saddam Hussein de partir en exil. Tous ceux qui abritent des unités américaines craignent les conséquences à terme de ce déploiement et de leur intégration dans la machine de guerre de Washington. Tous se souviennent que la première guerre du Golfe a nourri la haine anti-occidentale d'Oussama Ben Laden et de ses fanatiques. Tous savent que la toute- puissante Amérique, une fois maîtresse de Bagdad, imprimera sa marque. Tous manient, comme Recep Erdogan, la raison d'Etat. En redoutant qu'elle ne bute, la tourmente de la guerre aidant, sur la frustration des peuples.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.