Estelle Sapir est cette petite femme douce et intraitable qui réclamait depuis cinquante ans qu'on lui rende son dû. L'argent avait été déposé dans une banque suisse par son père, qui fut arrêté en 1943, déporté et qui mourut dans un camp. Depuis la fin de la guerre, Estelle Sapir s'est battue pour récupérer son bien, venant en Suisse à plusieurs reprises. Elle y a rencontré l'indifférence et le mépris. Elle a continué à se battre. Elle a fait appel à des avocats dont les noms sont devenus célèbres jusque dans le Muotatal et le val Ferret. Elle n'a pas démordu de son objectif et, mercredi, après l'accord signé par les banques suisses, Estelle Sapir rayonnait.

Sa joie n'était ni cupide ni vengeresse. Elle exprimait une émotion autrement plus digne, celle de l'injustice enfin réparée, de la souffrance enfin reconnue. Cela ne se mesure pas, cela ne se chiffre pas. Elle l'a dit d'ailleurs au Téléjournal: «Ce n'était pas pour l'argent mais pour la justice.» Et les milliards? Selon Estelle Sapir, ils pèsent encore trop peu. «Une somme beaucoup trop petite», a-t-elle dit. Mais oui: à une souffrance démesurée, il faut une réparation démesurée. C'est comme cela.

En Estelle Sapir s'incarne l'affaire des fonds en déshérence, grossie par les intérêts supérieurs et les calculs parfois sordides. Revenons-y car la clé de notre malaise s'y trouve. Estelle Sapir, en effet, se fiche de savoir qui la dédommage, des banques, de la Banque nationale ou de la Confédération. Pour elle, c'est la Suisse qui a mercredi expié son péché – une partie au moins.

Aux Etats-Unis, dans la presse internationale, en Israël également, le sentiment est identique. En faisant payer les banques, les survivants de l'Holocauste ont fait payer la Suisse. Car aux yeux du monde, les banques et la Suisse ne font qu'un. Aux yeux du monde, les fautes des banques furent les fautes de la Suisse. Comment pourrait-il en être autrement puisque la Suisse n'a jamais dénoncé clairement ses banques? Comment pourrait-il en être autrement puisque Flavio Cotti, lorsqu'il a écrit à Bill Clinton, s'est mobilisé au nom de toute la Suisse lorsque ses banques ont été menacées de sanctions?

Or, ce lien est la cause du piège où se trouvent à nouveau placés le Conseil fédéral et la Banque nationale. Qu'ils cautionnent l'accord, et ils auront à payer pour des fautes qu'ils n'ont pas commises. Qu'ils le condamnent, et ils paraissent mépriser la satisfaction des plaignants. Comme à l'origine de l'affaire, les autorités se retrouvent donc muettes.

Certains ténors parlent, en revanche, comme Franz Steinegger, président des radicaux, qui dénonce le «chantage» auquel ont cédé les banques, ou comme l'UDC qui évoque des «méthodes-revolver» américaines. Pour beaucoup de Suisses, solidaires en leur cœur des rescapés de l'horreur, il est insupportable d'avoir à entendre aujourd'hui ces seules paroles monter de la classe politique. La prudence du Conseil fédéral est politiquement légitime, elle laisse moralement défait. La reconnaissance, encore une fois, fait défaut. La compassion, une fois de plus, est absente. N'y aura-t-il donc personne, au nom de la Suisse, pour dire qu'il se réjouit de la victoire remportée par Estelle Sapir contre le passé, contre le destin, contre notre mémoire assoupie?

En Estelle Sapir s'incarne l'affaire des fonds en déshérence, grossie par les intérêts supérieurs et les calculs parfois sordides. Revenons-y car la clé de notre malaise s'y trouve. Estelle Sapir, en effet, se fiche de savoir qui la dédommage, des banques, de la Banque nationale ou de la Confédération. Pour elle, c'est la Suisse qui a mercredi expié son péché – une partie au moins.

Aux Etats-Unis, dans la presse internationale, en Israël également, le sentiment est identique. En faisant payer les banques, les survivants de l'Holocauste ont fait payer la Suisse. Car, aux yeux du monde, les banques et la Suisse ne font qu'un. Aux yeux du monde, les fautes des banques furent les fautes de la Suisse. Comment pourrait-il en être autrement puisque la Suisse n'a jamais dénoncé clairement ses banques? Comment pourrait-il en être autrement puisque Flavio Cotti, lorsqu'il a écrit à Bill Clinton, s'est mobilisé au nom de toute la Suisse lorsque ses banques ont été menacées de sanctions?

Or, ce lien est la cause du piège où se trouvent à nouveau placés le Conseil fédéral et la Banque nationale. Qu'ils cautionnent l'accord, et ils auront à payer pour des fautes qu'ils n'ont pas commises. Qu'ils le condamnent, et ils paraissent mépriser la satisfaction des plaignants. Comme à l'origine de l'affaire, les autorités se retrouvent donc muettes.

Certains ténors parlent, en revanche, comme Franz Steinegger, président des radicaux, qui dénonce le «chantage» auquel ont cédé les banques, ou comme l'UDC qui évoque des «méthodes-revolver» américaines. Pour beaucoup de Suisses, solidaires en leur cœur des rescapés de l'horreur, il est insupportable d'avoir à entendre aujourd'hui ces seules paroles monter de la classe politique. La prudence du Conseil fédéral est politiquement légitime, elle laisse moralement défait. La reconnaissance, encore une fois, fait défaut. La compassion, une fois de plus, est absente. N'y aura-t-il donc personne, au nom de la Suisse, pour dire qu'il se réjouit de la victoire remportée par Estelle Sapir contre le passé, contre le destin, contre notre mémoire assoupie?