Une centaine de télévisions filmeront ce matin l'entrée de Joschka Fischer dans le tribunal qui juge son ex-ami Hans-Joachim Klein. Ce n'est pas tous les jours qu'un ministre des Affaires étrangères est cité comme témoin dans un procès dont le terrorisme constitue le noyau dur des débats.

Que nous apprend le parcours de ce ministre qui fut jadis un militant hirsute et castagneur? D'abord que la violence, pratiquée avec une fascination morbide par une génération qui avait de bons motifs de se révolter contre l'autoritarisme de ses aînés, ne servit pas à grand-chose. Les utopies d'hier se sont évaporées, non pas parce que la police a cogné plus fort que les manifestants mais parce qu'elles n'ont pas trouvé preneur au supermarché des idées. Ensuite, que la démocratie l'a emporté. Quand jadis, les deux grands partis allemands, le SPD et la CDU, monopolisaient 90% des sièges au Bundestag, l'opposition parlementaire était réduite à néant. La contestation dans la rue fut aussi le résultat de cette situation malsaine. Les leaders révolutionnaires, à l'image de Joschka Fischer, ont plus tard su trouver un espace quand les institutions ont compris l'intérêt à ouvrir le jeu politique. Ce n'est pas le moindre mérite des reconvertis que d'avoir consacré la vitalité retrouvée de la démocratie.

L'accession suprême de Joschka Fischer au sommet de l'Etat délivre enfin un formidable message de générosité. L'Allemagne, marquée par son passé honteux, a su pardonner aux égarés de la violence gauchiste. Cette formidable force d'intégration est exemplaire pour nous Suisses. Osons l'hypothèse que jamais les Chambres fédérales, avec leur système sélectif des élites – couper les têtes qui dépassent la moyenne – n'éliraient Joschka au Conseil fédéral. L'ex-soixante-huitard Moritz Leuenberger, aujourd'hui président de la Confédération, fut, en comparaison, un enfant de chœur.

Une question reste ouverte. L'héritage soixante-huitard imprime-t-il une marque de fabrique à la politique aujourd'hui menée par Joschka et ses amis assagis? Des proches de l'écologiste se retiennent encore de déclarer leur déception. A trop être en phase avec leur temps, les contestataires recyclés dans la machine du pouvoir doivent encore prouver qu'ils n'ont pas rétréci au lavage.

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