Dans quel pays des inondations historiques donnent-elles lieu à une déclaration du porte-parole du gouvernement, 48 heures après le désastre? Gagné: en Suisse. A Paris, la nuit dernière, l'incendie dramatique d'un immeuble a aussitôt réveillé le ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, pour le placer sur le trottoir et devant les caméras, serrant des mains et promettant des mesures.

Soyons juste: le président de la Confédération, Samuel Schmid, a pris l'hélicoptère dès lundi pour constater l'ampleur des dégâts. Mais les signes d'une préoccupation, d'une sollicitude, d'une mobilisation gouvernementale ont totalement manqué. Il est vrai que les conseillers fédéraux, n'étant pas élus par le peuple, peuvent s'affranchir de la démocratie d'opinion qui étend ses ravages partout ailleurs. Même Vladimir Poutine, en Russie, a dû réviser son mode de communication après le drame du sous-marin «Koursk»: son silence, alors que des marins agonisaient au fond des mers, lui avait coûté très cher.

A l'inverse, le chancelier Gerhard Schröder avait été en partie sauvé par la crue de l'Elbe lors des dernières élections. Présent sur les lieux du désastre alors que son rival n'y était pas, il avait reconquis in extremis le cœur des Allemands. Ces jours-ci, en Bavière où les inondations ont frappé aussi fort qu'en Suisse centrale, les candidats ont compris la leçon et ont tous chaussé leurs bottes.

Cette politique compassionnelle a quelque chose d'inquiétant. Les nazis en avaient déjà détecté le formidable pouvoir de propagande. Aujourd'hui, la tyrannie de l'image la transforme souvent en un pur outil de marketing au service de la courbe de popularité. Mais on ne peut en sous-estimer l'impact symbolique. Par sa présence, par ses paroles, le responsable politique qui accourt au chevet des victimes témoigne de la solidarité de la collectivité. Il traduit l'émotion que les déferlements d'images font déborder dans l'opinion. Il prend acte de l'importance de l'événement, et assure les citoyens que le gouvernement ne sous-estime pas l'ampleur de la catastrophe.

Cet art de la gestion des crises, si déterminant désormais dans la vie des démocraties, continue de manquer en Suisse. Cette vaccination contre l'impudeur est heureuse. Mais il reste une marge entre la démagogie racoleuse et les silences du gouvernement, lorsqu'un avion s'écrase à Überlingen, lorsque les trains s'arrêtent en rase campagne ou lorsque la moitié du pays se noie.

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