A l'aune européenne, c'est une bien timide audace. Mais rapportée au paysage politique suisse, la proposition du Conseil fédéral de faciliter la naturalisation des étrangers de la deuxième génération et de conférer d'emblée la nationalité suisse à leurs enfants nés sur le sol helvétique peut être qualifiée de courageuse.

Si ce virage trouve, demain ou après-demain, grâce aux yeux du peuple, ses conséquences pratiques resteront modestes. Pourtant elles ne toucheront guère que des personnes déjà si intégrées que leur entourage a en général beaucoup de mal à les distinguer des Suisses. Et la Confédération restera dans le peloton des pays dont la nationalité s'acquiert difficilement. Mais quelque chose de fondamental aura changé: la nationalité suisse ne se méritera pas. Elle sera devenue, pour certains, un droit.

Cette conception s'impose déjà peu ou prou dans tous les pays européens. Mais elle heurte ici un mythe fondateur: celui d'un pays quasi miraculeux, né de la volonté constamment renouvelée des communautés qui le composent. Les citoyens de cette Suisse imaginaire ont d'eux-mêmes une image trouble, construite sur deux impératifs contradictoires: la fidélité à un ancrage local fort et le renoncement identitaire rendu nécessaire par la cohabitation. Ils savent que c'est difficile d'être Suisses et craignent que des nouveaux venus trop libéralement adoptés ne soient pas à la hauteur de la tâche.

Ce mythe est aujourd'hui malmené mais il continue à jouer le rôle d'un frein tenace, en matière de réforme du gouvernement et de politique européenne comme d'intégration des étrangers. A cet égard, le débat lancé par le Conseil fédéral ne porte pas sur la plus ou moins grande générosité dont nous sommes d'accord de faire preuve à l'égard des migrants. Mais sur notre capacité à construire une Suisse moderne, capable de faire face vite et intelligemment aux défis d'aujourd'hui et de demain.

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