Ce n'est pas encore un climat de guerre froide, mais c'est déjà une solide antipathie mutuelle. Entre Russie et Occident, l'ambiance se dégrade, les rapports se tendent. Les effusions, les passions et les espoirs qui avaient accompagné la fin du régime soviétique sont oubliés. Les Occidentaux ne comprennent plus la Russie et la Russie se sent bernée. De part et d'autre monte un ressentiment diffus d'autant plus insidieux qu'il se coule dans la place encore toute chaude des anciennes habitudes de la guerre froide. Tout est tellement plus simple lorsque la Russie joue les mauvais rôles et que l'on peut déplorer sa brutalité ou son manque de manières.

Cette tentation de se retrouver enfin un véritable ennemi apparaît fortement après le vote du Conseil de l'Europe sanctionnant l'attitude russe en Tchétchénie. Pour la première fois depuis longtemps, l'assemblée de Strasbourg a dit son fait à un Etat membre, et pas des moindres. Les Russes sont très fâchés, et même les plus démocrates des opposants ne comprennent pas ce geste inamical.

Fallait-il donc se taire? Certainement pas. Le Conseil de l'Europe est là pour veiller au respect des droits de l'homme et il est indéniable que les troupes russes ont largement passé la limite du tolérable dans leur campagne contre l'Etat mafieux qu'était la Tchétchénie. Un silence, ou même le vote d'une simple réprimande aurait été une lâcheté et une démission.

Il fallait donc parler. C'est fait.

Maintenant, il reste le plus difficile: tenter de comprendre malgré tout les causes de ce désaccord. Car il ne suffit pas de penser que les Russes ont tort. Il serait même arrogant et dangereux de croire que nous pourrons leur asséner nos convictions, nos valeurs ou leur imposer notre vérité. La guerre du Kosovo a suffisamment montré les limites de ce genre d'exercice. Les Russes ont une tout autre perception du conflit tchétchène, ils en ont une autre expérience historique et psychologique. Ils ne mènent pas cette guerre de gaieté de cœur et en connaissent le prix. Enfin et surtout, on ne peut pas imaginer de paix qui ignorât leur point de vue.

La phase qui s'ouvre est donc la plus délicate. Car après avoir fait valoir notre droit à l'expression, il nous reste à prouver que nous sommes également prêts à écouter et à comprendre. A éviter, somme toute, de retomber dans les monologues autosatisfaits des décennies écoulées.

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