Face au sida, les autorités sanitaires occidentales professent que la prévention est inséparable d'une bonne prise en charge de la maladie. Comment en effet attendre des personnes contaminées qu'elles se fassent tester et adoptent des conduites sûres pour les tiers si la révélation de leur état leur vaut au mieux l‘indifférence et au pire l'exclusion? Cette approche solidaire s'impose d'autant plus aujourd'hui que les nouvelles thérapies, sans guérir la maladie, assurent à ceux qui en sont atteints une survie inespérée il y a encore quelques années.

Cette survie est toutefois réservée à une petite minorité de patients. Pour les 25 millions de personnes infectées qui vivent en Afrique, elle demeure du domaine de l'inconcevable. A ces exclus-là, le principe de solidarité ne s'applique pas. L'argent dépensé à les soigner, entend-on dire, serait gaspillé dans les conditions sanitaires qui prévalent au sud du continent. Mieux vaut donc concentrer les efforts sur la prévention.

Cette analyse dispense de s'interroger sur les règles d'un marché des médicaments qui exclut d'emblée la majorité des malades. En annonçant à grand fracas son intention de mettre à disposition de Médecins sans frontières des trithérapies génériques pour moins de un dollar par jour, la firme indienne Cipla ouvre très précisément ce dernier débat.

Elle ne le fait pas par simple altruisme. Si les multinationales de la pharmacie ont intérêt à bétonner un système de brevets qui leur garantit l'exploitation exclusive des découvertes qu'elles sont seules aujourd'hui à pouvoir faire, les industries des pays émergents ont tout à gagner au contraire à élargir autant que possible les exceptions à ce système. L'intérêt des patients devrait, logiquement, arbitrer ce combat. C'est l'enjeu des années qui viennent: si les gouvernements africains réussissent, avec l'aide des ONG, à imposer l'usage des génériques et à mettre sur pied des programmes efficaces de traitement du sida, il sera bien difficile de les faire revenir en arrière au nom de la protection maximale de la propriété intellectuelle. S'ils échouent, le sida restera le symptôme privilégié de sociétés éclatées et démunies – une maladie de la pauvreté, par définition incurable.

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