Partout où la directive Bolke-stein passe, elle fait des dégâts. En Belgique dès l'été 2004, elle avait soulevé des fureurs restées ignorées du reste de l'Europe. Quelques mois plus tard, en mars 2005, sa réputation avait fait le tour du continent et mobilisait contre elle 75 000 personnes à Bruxelles. Elle chamboulait dans la foulée l'agenda d'un sommet européen et pesait sur l'issue de deux référendums en France et aux Pays-Bas. Aujourd'hui, c'est au tour du Parlement européen d'empoigner ce texte qui est devenu le défouloir des angoisses européennes. Rarement projet de loi européen aura suscité pareil vacarme.

La mobilisation de la rue devrait inciter les Européens à laver la directive Bolkestein de sa brutalité initiale. Si les discours des opposants, syndicalistes, politiques, parfois simples citoyens, sont souvent inscrits dans des constats d'échec réel, dans des quotidiens difficiles, dans une croissance en panne à l'ouest de l'Europe, leur résonance collective finit par prendre des accents complètement irrationnels. Les soucis, les peurs individuelles s'enflent jusqu'aux fantasmes, débordant largement le cadre du projet de départ. Après tout, si les chemins qu'elle propose sont en effet polémiques, l'objectif de cette directive reste simple. Elle propose l'achèvement d'un marché intérieur, dont les traités annoncent, depuis 1957, qu'il doit permettre aux services de circuler tout aussi librement que les personnes, les biens et les capitaux.

Les inquiétudes qui sous-tendent ces combats politiques, parfois furieux contre l'Europe telle qu'elle est, qui ont mené aussi au rejet de la Constitution, disent un malaise qui va bien au-delà de ses frontières. On craint le plombier polonais, mais le champ de la directive est beaucoup plus large et, tous le sentent confusément, le problème est en Chine ou en Inde plutôt qu'à Varsovie ou à Riga, où on explique déjà qu'on n'est pas prêt à travailler éternellement pour moins cher que ses voisins. Certains l'ont bien compris, comme les Finlandais, qui viennent de décider d'ouvrir leurs frontières aux travailleurs des nouveaux pays.

L'angoisse est pourtant là et s'exprime, notamment, dans les pays qui, comme la France et l'Italie, sont en panne. Elle est difficile à calmer, car ceux qui en tirent profit sont nombreux.

Un étrange syndrome «Bolkestein» menace l'Union, qui risque de priver toute politique des audaces nécessaires, réduisant tout projet au plus petit dénominateur commun.

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