On avait beau s'y préparer, c'est comme un paquet d'écume en plein visage. Les Suisses que l'exploit fait vibrer, et ils sont nombreux, sont saisis par la conquête de la Coupe de l'America, ce trophée de légende qu'ils étaient rares à connaître il y a encore six mois. L'enthousiasme a été long à monter, car il fallait d'abord prendre la mesure des rêves qui sont attachés à cette coupe mythique, découvrir la somme de ressources, de talents et d'audaces nécessaires à l'accomplissement d'une telle épopée, apprendre aussi les beautés de ces régates entre géants des mers, s'approprier enfin la part de génie helvétique dans cette entreprise a priori si exotique.

N'exagérons pas la signification d'une victoire qui doit plus à l'acharnement de ceux qui l'ont décrochée qu'au soutien collectif d'une nation si fortement déterminée par son absence de débouché maritime. Mais désormais, la Suisse entière va se bousculer pour en tirer quelque gloire. De ce point de vue, Alinghi offre un symbole inespéré à la nécessaire révision de notre mythologie nationale. Le grand large, l'excellence technologique, la modernité décomplexée, le métissage des talents, une forme d'équipe hors sol et cosmopolite, pourtant modeste et soudée: tout parle ici d'ouverture et de mélange.

En mettant «un peu d'océan dans nos Alpes», selon la formule d'Ernesto Bertarelli, la victoire du Défi suisse, qui n'a jamais mieux mérité son nom, brouille donc un peu les cartes de notre identité. Non pas en s'arrogeant le droit d'être «les meilleurs», excitation passagère et au fond stérile, mais en illustrant de manière spectaculaire qu'il n'est jamais exclu d'échapper à ses propres pesanteurs et d'aller filer, libre, sur des mers qu'on croyait hors de portée.

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