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Qui dira la souffrance des jeunes?

ÉDITORIAL. Les signaux de détresse des jeunes se multiplient: cette pandémie les prive de leur présent, dissout leurs liens sociaux, enlève du sens à leurs études. C’est ce qui ressort d’une vaste analyse menée par l’Université de Lausanne

n/a — © Xavier Lissilour pour Le Temps
n/a — © Xavier Lissilour pour Le Temps

Souvenez-vous. Sonner à la porte de l’hôte de sa première vraie «soirée», le cœur dans la gorge. Prendre place dans un amphithéâtre bondé. Arriver les mains moites à son premier jour de stage. Passer la frontière, seul. Un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître. Ils en ont marre et, depuis des semaines, le font savoir.

Il y a les témoignages sur Instagram. Les lignes d’écoute qui enregistrent une hausse du nombre d’appels. Dans plusieurs pays d’Europe, les jeunes manifestent leur dépit d’être «les oubliés de la pandémie». La langue traduit l’époque: «Zoombie, n. m.: étudiant qui suit depuis des mois des cours en ligne sur Zoom, dont il ne comprend ni le sens ni l’intérêt.» En 2020, faute d’options, d’année d’échange ou de stages dignes de ce nom, les inscriptions dans les universités suisses ont connu une hausse non négligeable. Mais que restera-t-il de ces mois passés devant un écran?

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Sans affûter son sens critique dans l’échange, l’enseignement subi, coincé dans quelques mètres carrés, restera peut-être lettre morte avec ces cours «vides de vie». Après avoir encaissé les critiques du premier confinement, à l’époque où on les accusait d’être d’insouciants vecteurs du virus; après avoir célébré les fêtes de fin d’année avec la crainte de véhiculer la mort à leurs aïeux, après avoir compris qu’ils pourraient bien faire une croix sur leurs petits boulots du tertiaire, leurs loisirs, leurs amours, certains sentent venir la noyade. Or la vraie détresse psychique, bien que moins visible, n’est pas moins grave qu’un séjour aux soins intensifs. Depuis douze mois, on a demandé aux jeunes de respecter les mesures sanitaires mais qui les respecte, eux?

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Partout, l’erreur des pouvoirs publics a peut-être été de gérer cette période comme un tremblement de terre, une secousse éphémère, alors qu’eux l’ont bien compris: cette crise n’en est plus une, elle a muté, comme le virus, en un nouveau quotidien. Sur notre site hier encore, une jeune femme de 18 ans interpellait les conseillers fédéraux dans l’espoir qu’on lui tende la main. Un meilleur accès aux aides psychologiques, un assouplissement de certaines mesures pour les universités, un planning de vaccination qui leur permettrait de se projeter dans le champ des possibles… des idées sont sur la table. Elles ne sont pas risibles. Aujourd’hui dans nos pages, c’est la professeure Laurence Kaufmann, à la tête d’un vaste projet de recherche sur la dissolution des liens sociaux, qui le dit: «Si la pandémie a dérobé aux jeunes leur présent, ils ont droit à leur futur.» C’est aussi celui de la Suisse.

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