Se fâcher avec la Chine ou crisper l’Union européenne ? C’est la difficile question à laquelle le gouvernement suisse doit répondre, au moment de choisir les sanctions européennes qu’elle appliquera contre la Russie. Mardi, la Confédération a annoncé que la Suisse reprenait « diverses modifications décidées par l’UE dans le cadre de son 18e paquet de sanctions ». Une pratique devenue habituelle. La décision d’appliquer les sanctions concernant deux banques chinoises, qui font partie des mesures européennes, n’est par contre pas encore prise. Et pour cause, le sujet risque de mettre Berne dans une position très difficile face à la Chine, troisième marché pour les exportations suisses, après l’Union européenne et les États-Unis. Le moment tombe particulièrement mal, alors que la Confédération est lourdement pénalisée par les 39 % de tarifs douaniers américains. Et qu’elle négocie une modernisation de son traité de libre-échange avec Pékin.
Cette actualité met en lumière une réalité qui se reproduira. Que la Suisse ait construit sa propre voie, revendiquant ses particularités, le fameux Sonderfall, n’est pas nouveau. La neutralité et la démocratie directe l’ont maintenue à l’écart des grands ensembles politiques européens et de toute organisation militaire. Elle s’appuie sur des amitiés historiques, de très nombreux accords de libre-échange et le droit international.
La Suisse dépend de son intégration internationale
Mais voilà. Dans le monde selon Donald Trump, les règles n’existent pas et l’amitié a disparu. L’Amérique est passée dans le camp des « frenemy », ces personnes avec lesquelles on est friendly malgré un désaccord important. Comment se comporteront les autres nations entre elles et vis-à-vis de la Suisse ? Suivront-elles l’appel du président chinois, Xi Jinping, qui a déclaré mardi que « tous les pays devraient s’unir et s’opposer fermement à l’unilatéralisme et au protectionnisme », lors d’un entretien téléphonique avec son homologue brésilien Lula ? Le pari est ouvert. Si le protectionnisme gagne du terrain, la Suisse aura besoin d’appuis politiques pour garder l’accès aux marchés. Car bien qu’elle revendique sa propre voie, elle vit de son intégration internationale. Elle en dépend, même.
La neutralité et le Sonderfall ont souvent amené la Suisse à se contorsionner. Mais cette posture devient toujours plus douloureuse, maintenir la cohérence et l’expliquer toujours plus difficile. De quoi mettre encore un peu plus la pression sur le gouvernement et les hauts fonctionnaires, sous le regard inquiet des entreprises.