La phobie de la contagion a de nouveau frappé, vendredi, les marchés boursiers. Secouées par la semaine noire que vient de connaître la Russie, craignant que d'autres pays émergents – d'Amérique latine en particulier – ne sombrent à leur tour dans la crise financière et ne dévaluent leur monnaie, les Bourses européennes ont clôturé en forte baisse.

Une fois de plus, la tentation est grande d'évoquer sur un ton alarmiste la gangrène asiatique et russe et les accès de faiblesse boursière qu'elle provoque. Pourtant, à y regarder de plus près, le choc venu de l'Est apparaît aussi comme une réelle aubaine pour les économies occidentales.

La déprime boursière de vendredi s'est en effet accompagnée d'une chute des taux d'intérêt à un niveau record, tant aux Etats-Unis qu'en Europe. En délaissant les actions, les investisseurs se sont réfugiés en masse dans les obligations, titres moins rémunérateurs mais réputés plus sûrs. Très demandés, les emprunts d'Etats ont vu leur prix flamber. Les taux évoluant dans le sens inverse des prix, ils ont atteint des planchers historiques. Or une diminution du coût du crédit favorise l'emprunt et encourage la consommation et l'investissement.

Certes, le bas loyer de l'argent est une condition nécessaire mais insuffisante pour stimuler une économie. Le marasme japonais le prouve de manière dramatique: lorsqu'elle se produit dans un climat de récession, où les individus s'inquiètent pour leur emploi et les entreprises pour leurs commandes, une baisse des taux laisse indifférents les ménages et les firmes. Au lieu d'emprunter pour dépenser, les premiers épargnent par précaution, les seconds compriment leurs coûts.

Mais parce qu'elle intervient précisément dans un contexte d'embellie conjoncturelle, où la confiance des consommateurs et des chefs d'entreprise s'améliore constamment, la formidable détente des taux d'intérêt à long terme en Europe peut se révéler prometteuse. Elle offre aux économies du Vieux Continent les moyens de consolider leur reprise et de connaître une expansion durable.

Sans doute des investisseurs financiers à court terme, des entreprises et des banques européennes subiront-ils les contrecoups de la crise en Asie et en Russie. Mais contrairement aux marchés financiers, l'Europe reste une économie suffisamment fermée pour ne pas trop souffrir des turbulences extérieures.

C'est dire si les crises asiatique et russe apparaissent comme des chocs salutaires pour le Vieux Continent. La morale voudrait certes que l'on ne se réjouisse pas du malheur des autres. Reste que si le Japon est empêtré dans sa plus grave dépression économique de l'après-guerre et la Russie dans sa première crise majeure de l'ère post-communiste, la responsabilité en incombe d'abord à leurs dirigeants. L'Europe, pour sa part, a consenti d'importants sacrifices pour assainir ses finances publiques, maîtriser l'inflation et préparer l'avènement d'une monnaie unique stable et digne de confiance. Elle en recueille aujourd'hui le juste fruit.