Nouvelles frontières

Egypte: la Constitution des Frères

Les Frères musulmans au pouvoir en Egypte ont fait adopter une nouvelle Constitution en l’absence de l’opposition laïque et de la minorité chrétienne. Un texte qui n’est pas de nature à réconcilier une nation qui reste profondément divisée

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«Produisez d’abord, exprimez-vous ensuite.» La formule est de Mohamed Morsi. Jeudi soir, à la télévision, il tentait de justifier son dernier coup de force pour museler la justice afin de s’assurer le vote d’une nouvelle Constitution au pas de charge. Le nouveau Pharaon, comme l’appelle désormais l’opposition laïque, a un souci: éviter la banqueroute de son pays. Ses réserves de devises ont fondu à 15,5 milliards de dollars, la moitié moins qu’il y a deux ans. Et chaque mois, elles diminueraient d’un milliard supplémentaire sans l’aide du Qatar et de l’Arabie saoudite. Récemment, c’est le FMI qui a débloqué un crédit de 4,8 milliards. Une respiration avant le gouffre?

L’Egypte est exsangue. Les touristes ne sont pas de retour. Reste la rente du canal de Suez, insuffisante. Alors Mohamed Morsi tient ce discours: pour produire, il faut la stabilité. Pour avoir la paix, il faut un parlement et une administration qui travaillent. Et pour avoir de nouvelles élections, il fallait d’abord procéder au vote d’une nouvelle Constitution. C’est chose faite depuis vendredi. Les 234 articles ont été adoptés à l’unanimité par une commission constituante désertée par la gauche et les laïques, les Coptes et les syndicats. Restaient les islamistes des Frères musulmans, majoritaires, et les salafistes, qui sont dans la surenchère religieuse. On pouvait craindre le pire pour les libertés. Au final, le texte présente pourtant des avancées par rapport à l’ère Moubarak, tout en soulevant beaucoup d’interrogations. Comme le souligne le New York Times , cette Constitution répond à quelques-unes des revendications centrales de la révolution: la fin d’une présidence omnipotente (limite de deux mandats de quatre ans), le renforcement du parlement et l’interdiction de la torture et des détentions arbitraires. Dans le même temps, les militaires, forcés de se retirer du champ politique en août, préservent leurs privilèges: c’est eux, et non le parlement, qui désignent leur ministre. Ils conservent le contrôle de leur budget. Plus ennuyeux, leurs tribunaux peuvent continuer à juger des civils.

La plus grande crainte, dans l’opposition, était l’islamisation de la société par un texte acquis à l’orthodoxie des Frères musulmans. La référence à la charia comme «source principale de la législation» – formule plutôt consensuelle en Egypte – demeure inchangée. La loi religieuse ne devient pas la source unique du droit, comme le prônaient les salafistes. Un article précise que ces principes islamistes se réfèrent aux écoles de pensée du sunnisme, ce qui laisse un large éventail d’interprétations, y compris les plus rigoristes. Mais l’Egypte ne s’est pas transformée en théocratie.

La protection des minorités et des libertés est tout aussi ambiguë. La Constitution condamne les discriminations, sans toutefois préciser que c’est en particulier valable pour les femmes et les chrétiens. L’égalité homme-femme n’apparaît pas davantage. De même, la liberté d’expression sera forcément limitée par un autre article condamnant la diffamation des trois grandes religions monothéistes (mais pas les autres).

Est-ce une loi fondamentale permettant de construire l’avenir d’un pays déchiré? Non, puisque c’est la Constitution des Frères musulmans, celle d’un parti, d’une confrérie religieuse loin de représenter toutes les composantes de la société. Pour Mohamed ElBaradei, l’ex-chef de l’agence nucléaire de l’ONU qui semble désormais capable de se poser en porte-parole des sept principaux partis de l’opposition laïque, elle est «tout juste bonne à jeter dans les poubelles de l’Histoire».

Mohamed Morsi, lui, continue de dicter son calendrier. Tiendra-t-il ses promesses? Dans deux semaines, un référendum sera organisé pour valider la Constitution, le président abrogera alors le décret qui étend ses pouvoirs et limite le rôle de la justice, puis de nouvelles élections parlementaires devraient être convoquées. S’il veut convaincre les touristes et les investisseurs de revenir en Egypte, Mohamed Morsi devra non seulement respecter ses engagements, mais apprendre à partager le pouvoir. Les Frères musulmans y sont-ils prêts? Le vote de cette Constitution en fait douter.

Est-ce une loi fondamentale permettant de construire l’avenir d’un pays déchiré? Non

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